Lire les polars – les escadrilles vengeresses d’Horace McCoy

Gallimard réédite la saga des Rangers du ciel, publiée au début des années 1930 par cet auteur longtemps sulfureux, qui mâtinait de critique politico-sociale les aventures de ses pilotes justiciers.

Avec seulement six romans et un peu moins de vingt nouvelles, Horace McCoy (1897-1955) a ponctué la littérature américaine de la première moitié du XXe siècle. Il en a aussi chèrement payé le prix…

On achève bien les chevaux, publié en 1935, concentre en une tragédie intimiste la crudité de la Grande Dépression. Tels des jeux du cirque modernes, les marathons de danse offraient un exutoire à une populace meurtrie par la crise. Tournant jusqu’à l’épuisement physique et psychique, Gloria et Robert, couple pathétique parmi d’autres épaves, sont prêts à toutes les humiliations pour, au bout du calvaire, prétendre à une maigre poignée de dollars, ou aux piètres vestiges d’un repas chaud… Trois décennies plus tard, Sydney Pollack a immortalisé cette épopée dérisoire sur le grand écran, avec la radieuse Jane Fonda en tête d’affiche.

Ce premier roman fissure les fondements du mirage américain. Les suivants, entre dénonciation des atteintes à la liberté de la presse, réquisitoire contre le racisme et le fascisme d’une société hypocrite, le taillent en pièces. Sans appel, McCoy est taxé de romancier primaire et écœurant. Mais la force de ses écrits franchit l’Atlantique. Dans la France de l’après-guerre, la Série noire naissante l’accueille avec le sulfureux (pour les valeurs de l’Oncle Sam) Un linceul n’a pas de poche. Lequel ne trouvera un éditeur états-unien que des années plus tard, dans une version édulcorée.

En 2022, cette même Série noire, comme en un écho respectueux du passé – aujourd’hui encore, McCoy fait figure de vilain petit canard en son pays – ressuscite ses balbutiements littéraires… de haut vol.

Un peu d’histoire. Il y a un siècle, le polar déserte les salons feutrés pour descendre dans la rue. Aux ambiances ouatées de Dame Agatha succède le tumulte urbain. C’est aux États-Unis, dans le sillage du krach de 1929, que surgit le désordre. Le magazine (ou pulp comme on appelait alors ces parutions bon marché) Black Mask trace la voie : phrases courtes, dialogues pugnaces, réalisme brutal, démarche contestataire… Le jeune Horace McCoy y livre ses premiers textes, la plupart consacrés aux exploits de Jerry Frost, à la tête d’une escouade aérienne de la police texane, qui patrouille le long de la frontière mexicaine… La saga des Rangers du ciel, écrite entre 1929 et 1934, relève du feuilleton. Dans leurs zincs ou sur le plancher des vaches, les « Fils de l’Enfer », surnom de nos justiciers du ciel, réussiront-ils à terrasser leur perfide et récurrent ennemi, le gang des Avions noirs ? Réponse dans l’ultime épisode… Quatorze au total, interdépendants, à lire chronologiquement pour en apprécier l’éther.

Les scènes aériennes, des descentes en piqués aux loopings, en passant par les déchirements de la toile des ailes, vrombissent et impressionnent. Souvenirs de cockpit, puisque McCoy fut un pilote émérite et décoré du premier conflit mondial. L’apprenti écrivain y greffe des rebondissements en cascades, dont le rythme absout les inévitables clichés. Le charme opère, offrant à foison son lot de kidnappings, d’attaques de trains, de contrebande et de braquages en tous genres, trafics de stupéfiants ou de fausse monnaie, vols de bétail, embuscades meurtrières… 

Ce terreau inventif, dont le staccato des dialogues évoque les mitrailleuses des aéroplanes, n’exclut pas l’attention portée aux personnages, qui s’épaississent au fil des histoires. Oui, des failles émotionnelles déchirent la combinaison machiste de nos super pilotes. Magie du lyrisme de McCoy… Pointent déjà des préoccupations sociales, lorsque le futur romancier évoque la corruption, la perte de la dignité humaine face aux morsures économiques, ou encore le Rio Grande, frontière inavouée entre le bien et le mal…

À la croisée du récit d’aventures, du polar classique et du roman noir, ce plantureux recueil, au charme insidieux, se croque avec la même fébrilité qu’une série en streaming. Lecture estivale idéale…

Une version précédente, bâclée, avait vu le jour en 1975. Pour cette réédition, la Série noire a réparé l’outrage : deux nouvelles inédites (le cycle est ainsi proposé dans son intégralité), une traduction révisée pour les autres, une préface émotionnelle…

Culte et jouissif. Hélices au pays des merveilles, en quelque sorte…

Serge Breton