Environnement : à Fos-sur-Mer, la Cgt pousse les murs

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Plus de 40 propositions ont été formulées pour une autre conception de la sidérurgie. © PHOTOPQR / LA PROVENCE
L’industrie peut-elle être écoresponsable ? Dans cette vaste zone industrielle, c’est ensemble qu’élus, militants associatifs et syndicaux ont décidé d’agir pour protéger la santé : avec le syndicat à la manœuvre. Reportage.

Environnement ou emploi ? Si, dans le golfe de Fos, l’alternative était celle-là, elle serait réglée depuis fort longtemps. Dans cette zone industrielle parmi les plus vastes d’Europe, 200 usines sont installées, dont 17 classées Seveso. Y travaillent 40 000 salariés. Mais y vivent aussi 100 000 habitants. Une véritable poudrière sanitaire à quelques encablures de Marseille.

Trois fois plus de cancers de l’utérus

Ces dernières années, à la demande de ses élus Chsct présents sur le bassin d’emploi, la Cgt locale a contribué à la réalisation de plus de 200 expertises pour évaluer les effets de la pollution sur la santé au travail dans le golfe. « Toutes ont révélé un nombre anormalement élevé de cancers et de diabètes parmi les salariés », témoigne Jean-Philippe Murru, longtemps secrétaire du Chsct sur le site chimique de Kem One. 

Des propos que corrobore une étude financée par l’Agence nationale de la sécurité sanitaire qui révèle qu’on dénombre ici trois fois plus de patientes traitées pour des cancers du col de l’utérus et deux fois plus de malades du diabète que partout ailleurs en France.

« Aucun caractère anormal », ont dit les juges

Mais qu’en déduire : à l’urgence de fermer les entreprises de la zone ? Ou au besoin impérieux d’une stratégie syndicale susceptible de défendre à la fois l’emploi et la santé des salariés, sans rien lâcher des impératifs écologiques ? Une certitude : face à la gravité de la situation, les directions d’entreprises et les pouvoirs publics se sont surtout toujours pressés de ne rien faire. 

Le jugement rendu début avril par le tribunal judiciaire d’Aix-en-Provence résume mieux que tout autre sans doute l’état d’esprit des uns et des autres. À une habitante du golfe qui réclamait la reconnaissance du préjudice que représente la pollution industrielle pour sa santé, a été répondu : « la qualité de l’air dans la région de Fos-sur-Mer est la conséquence de choix effectués au fil des années par les acteurs publics et privés. Il s’en déduit que les troubles [dénoncés] doivent être considérés comme ne présentant aucun caractère anormal ». S’il s’agissait d’exacerber ainsi l’antagonisme entre écologie, santé des populations et monde du travail, la justice ne pouvait mieux dire.

Seulement voilà, sur le bassin d’emploi, la Cgt a des ressources. Jusqu’aux ordonnances Macron, elle affirmait le rôle essentiel des Chsct en aidant ses élus à se rassembler au sein d’un collectif dédié. Une véritable expertise collective sur les questions de santé en est née. Expertise que le syndicat n’a cessé de parfaire en suivant de près les travaux d’un groupement de médecins généralistes touchant aux effets de la pollution sur les populations de la zone. Ou en entretenant les contacts avec des associations de défense de l’environnement. 

Surtout, chez ArcelorMittal, l’un des plus importants employeurs du golfe, s’est forgée une manière d’agir qui a contribué à enrichir les militants. Ici, depuis 2010, la Cgt multiplie les interventions, débats, études et propositions pour faire valoir une autre conception de la sidérurgie. 

Le rôle moteur de la Cgt d’ArcelorMittal Méditerranée

« Même une industrie comme la nôtre peut avoir un avenir “pérenne et écoresponsable” », défend inlassablement Alain Audier, secrétaire du Cse d’ArcelorMittal Méditerranée. Avec quelques-uns de ses camarades, le militant en a fait la démonstration en élaborant 43 propositions pour passer de la théorie à la pratique parmi lesquelles, le filtrage et le traitement des fumées mais aussi le développement d’un projet de bioéthanol ou la valorisation biologique des fumées industrielles.

Que ce soit clair : ici aussi, les syndicalistes butent sur la difficulté des salariés à se projeter sur des combats de longue haleine, éloignés des revendications immédiates. 

Sauf qu’il est des échecs qui servent de leçons. Et, sur le territoire, personne n’a oublié la lutte perdue contre l’implantation d’un incinérateur chargé de traiter les ordures provenant de la métropole marseillaise. Bataille dans laquelle chaque acteur émanant du monde politique, syndical ou associatif, avait avancé seul. 

« Pour faire connaître nos propositions, reprend Alain Audier, nous avons décidé d’agir autrement : de pousser les murs et d’organiser un débat dans la ville. Fin 2019, nous avons réuni 200 personnes qui, toutes, avaient les mêmes préoccupations et butaient sur les mêmes difficultés à se faire entendre ». Au lendemain de cette rencontre, la création d’un Comité de surveillance de l’activité industrielle du golfe de Fos et son impact environnemental (Csaigfie) est décidée. 

S’émanciper du cadre institutionnel pour agir

D’emblée, ses objectifs sont simples : conjuguer les forces présentes sur le territoire pour défendre à la fois la santé, l’emploi et le développement dans le golfe de Fos. Et la volonté d’accorder une place prépondérante à la Cgt au sein de son conseil d’administration est acceptée par tous. Le syndicat dispose de 11 des 25 sièges. À ses côtés, on compte 7 élus, 5 représentants du monde associatif, un médecin-expert et un citoyen.

Quand on interroge les uns et les autres sur les raisons de leur engagement, chacun a ses propres mots pour le dire. Jean-Claude Cheinet, responsable associatif au sein du Mouvement national de lutte pour l’environnement (Mnle), insiste sur la nécessité de s’émanciper des carcans institutionnels pour peser et se faire entendre. 

Devenir des interlocuteurs valables

Akrem M’Hamdi, adjoint au maire de Port-de-Bouc, met l’accent sur l’urgente nécessité d’être « non plus seulement solidaires » mais aussi actifs, et de se doter d’« une structure qui aide les citoyens à se réapproprier leur destin ». Patrick Courtin, médecin anesthésiste à Martigues, souligne toute l’importance d’un travail conjoint entre professionnels de santé et militants syndicaux pour disposer d’informations sur les émissions polluantes et mieux comprendre ainsi les taux de morbidité dans la zone.

Quoi qu’il en soit, tous sont formels. Avoir fait la démonstration que tous les points de vue pouvaient se fédérer est le premier succès de cette structure. Mais il en est un autre que tous constatent déjà. Les pouvoirs publics ne se moquent plus de leurs courriers. L’unité qu’ils ont forgée les obligent déjà à les reconnaître comme des interlocuteurs valables pour traiter les questions de santé sur le territoire.

Martine Hassoun