Sophie Binet : « La réforme proposée par Emmanuel Macron n’a aucune justification financière »

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Options - Le journal de l'Ugict-CGT
La retraite est une question de société dont l’enjeu central est : à quoi servent les richesses créées par le travail ? De gauche à droite : Michaël Zemmour, Pierre-Yves Chanu et Sophie Binet. DR
Dans ses conclusions, la secrétaire générale de l’Ugict-Cgt explique pourquoi la Cgt sera mobilisée dès septembre pour la bataille sociale des retraites : en étant au rendez-vous de l’unité syndicale ; en prenant appui sur la lutte victorieuse de 2019.

« Moment de débats, y compris contradictoires, les Rencontres d’Options ont vocation à livrer des arguments précis pour convaincre les ingénieurs, cadres et techniciens. Ces arguments ont été nombreux. D’emblée, il a été montré qu’en France, contrairement à ce qu’on entend habituellement, l’âge effectif de départ à la retraite est déjà plus élevé que celui de la moyenne des pays de l’Ocde. Notre productivité est l’une des plus importantes au monde et nous travaillons déjà beaucoup plus que la moyenne des autres pays. 

Autre argument : le bilan des réformes fait apparaître une montée en puissance de la capitalisation là où les taux de remplacement ont baissé. Cela démontre que la capitalisation ne peut pas être la solution. Nous pouvons enfin noter, comme le souligne notamment le Haut Conseil au financement de la protection sociale, que la part des retraites dans le Pib va diminuer, à législation constante. La réforme d’Emmanuel Macron n’a donc aucune justification financière. 

Malgré notre volonté de recevoir des assureurs à la tribune pour avoir un débat contradictoire, ces derniers ont décliné l’invitation. Je crois que fondamentalement, ils ne veulent pas avoir ce débat. ». 

Il faut resituer ce refus de débattre dans la stratégie de développement de la capitalisation, contre la répartition, singulièrement auprès des cadres supérieurs. Elle rappelle aussi pourquoi la Sécurité sociale ne pourra pas fonctionner sans les cadres, en revenant aux fondements de la création de l’Agirc, en 1947. 

Or, « à chaque fois le débat est masqué par un certain nombre d’arguments techniques. Le premier est présenté comme “imparable et sans alternative”, c’est celui du financement. Nous avons vu qu’il ne tenait pas. 

Deuxième argument : le recul de l’âge de départ permettrait d’augmenter les prestations… Sauf que, lorsqu’on fait le bilan des réformes depuis 1993, toutes ont été régressives, en associant en particulier recul de l’âge et baisse du taux de remplacement. Avec cette nouvelle réforme, les départs sans carrière complète seraient de plus en plus nombreux avec des pensions minorées. 

Enfin, le dernier argument porte sur le nécessaire financement de la dépendance. Mais où est le rapport ? C’est totalement contradictoire dans la mesure où plus on travaille, plus on dégrade notre espérance de vie en bonne santé. Ce qui aurait plutôt tendance à aggraver la dépendance de la population. 

J’insiste, car le capital exploite aussi ce marché, comme l’ont montré le scandale Orpea et la spéculation sur la “silver économie”. À la Cgt, nous portons au contraire une campagne sur la revalorisation du soin et du lien, et des investissements massifs dans le secteur pour faire face au vieillissement de la population. Au fond, ce qui est visé c’est une baisse des prestations, un espace pour la capitalisation et l’utilisation des fonds d’épargne retraite pour spéculer sur les maisons de retraite. ».

Pour autant, explique Sophie Binet, la Cgt n’est pas pour le statu quo. Elle vise la réalisation de l’égalité femmes-hommes et lutte contre le chômage des seniors.

Parce qu’il ne s’agit pas d’en rester là, « la Cgt revendique la retraite à 60 ans avec 75 % du dernier salaire d’activité. C’est une question de société dont l’enjeu central est : à quoi servent les richesses que nous créons par notre travail ? À Augmenter les dividendes et à détruire la planète ? Ou à faire progresser le bien-être ? Nous assisterions à une rupture historique : depuis cent cinquante ans, l’espérance de vie n’a cessé d’augmenter ; depuis cent cinquante ans – sauf dans la période récente – cela s’est accompagné d’une baisse du temps de travail, grâce notamment aux gains de productivité. Dans une perspective environnementale, l’enjeu est aussi d’interroger le contenu et le sens de la croissance. Il faut aussi être en capacité de répondre à toutes les situations : vis-à-vis de nos catégories, nous ne pouvons pas nous contenter de dire que le financement des retraites sera réglé par la fin du chômage et l’augmentation des salaires. Cela ne peut les convaincre qu’il est possible de revenir à la retraite à 60 ans avec 75 % de son dernier salaire. Nos propositions visent à augmenter le volume des ressources dévolues aux retraites et à mettre en place des réformes de progrès. ».

Comment ? Sophie Binet détaille une série de propositions portées par la Cgt, basées sur la cotisation sociale et non sur une fiscalisation qui risquerait de changer la nature du système. 

Dans la période, les points d’appui sont nombreux : « D’abord parce qu’Emmanuel Macron et le patronat n’ont pas de majorité sociale pour faire cette réforme. Plus de 70 % des Françaises et des Français y sont hostiles et c’est une large majorité qui est pour la retraire à 60 ans, y compris – c’est une première – chez les cadres, comme le montre notre dernier baromètre sur l’état d’esprit et les aspirations des cadres. Les graines que nous avons semées en 2019 ont germé. Ensuite, Emmanuel Macron n’a pas non plus, pour l’instant, de majorité politique. L’enjeu est de faire élire à l’Assemblée nationale le plus de députés possible favorables à la retraite à 60 ans. 

Alors qu’un projet de loi sur les retraites pourrait être présenté avant la fin de l’été, Sophie Binet conclut en évoquant les différentes étapes de la bataille sociale à venir : en prenant notamment appui sur la lutte victorieuse de 2019.

C. L.

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Découvrez la Revue Options n°672, trimestriel, printemps 2022 : Retraites, la bataille sociale.