Lire les romans – Bien mieux que du Sardou

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Elle a fui son bled lorrain pour le business et la vie parisienne ; lui y est resté, ancienne vedette locale désormais fanée. Le dernier roman de Nicolas Mathieu, Connemara, conte une robinsonnade voluptueuse, parenthèse dans la fuite du temps et espace d’un affrontement de classes sociales.

Nicolas Mathieu aime les lieux et le titre de son dernier roman est Connemara,cette région irlandaise chantée par Michel Sardou  : «  Là-bas au Connemara / On dit que la vie, c’est une folie / Et que la folie, ça se danse.  »

Alors, dans quelle danse nous emmène l’auteur  ? Dans celle des bals populaires, dans les galas des grandes écoles, et pourquoi pas dans les soirées arrosées d’étudiants citadins, dans l’habitacle d’une voiture avec la radio qui se doit de couvrir le bruit du moteur et permettre de chanter à tue-tête  ?

Autant le dire tout de suite, le roman n’a pas pour cadre l’Irlande et ses landes, mais la Lorraine, où «  Novembre est gris des façades jusqu’au ciel, et la Moselle même n’a plus de couleurs. Sous les ponts, elle coule avec une lenteur d’huile, on dirait des larmes.  »

Hélène est née dans le petit bled de Cornécourt, le genre de lieu qui prédestine à une vie routinière. Mais avec acharnement, Hélène a réussi à s’en extirper  : un époux riche et séduisant, une vie parisienne active, quelques voyages exotiques, un travail prodigieusement rémunérateur, deux adorables petites filles…

Un burn-out l’a engagé à revenir, avec sa petite famille, dans ses terres natales, pas à Cornécourt tout de même, mais à Nancy  : «  Sur le papier, elle avait tout, la maison d’architecte, le job à responsabilités, une famille comme dans Elle, un mari plutôt pas mal, un dressing et même la santé. Restait ce truc informulable qui la minait, qui tenait à la fois de la satiété et du manque. Cette lézarde qu’elle se trimballait sans savoir.  » Changer de milieu, être ce que l’on appelle une transfuge de classe donne de bonnes raisons de ruminer sur sa vie, sa légitimité. Alors «  elle considérait sa vie, son indéniable réussite, et se demandait amèrement  : tout ça pour ça  ?  »

Christophe, ancienne gloire de l’équipe locale de hockey et objet des fantasmes adolescents d’Hélène, n’a pour sa part jamais quitté le patelin ou ils ont grandi, se fabriquant une vie au rythme des fêtes, des beuveries avec ses amis Greg et Marco.

Il habite avec son fils et son père qui perd la tête, dans un sinistre pavillon aux carrelages ternes  : «  Trois générations sous le même toit, sans femme ni mère, des hommes sous la lumière blanche, dans la chaleur du four et le crissement des chaises sur le carrelage.  »

Son job  ? Représentant en nourriture canine. Mais il rêve de rechausser les patins pour reconquérir l’image qu’il avait de lui-même du temps où il faisait jouir Charlotte, la meilleure amie d’Hélène  : «  Il fallait vivre pourtant et espérer, malgré le compte à rebours et les premiers cheveux blancs. Des jours meilleurs viendraient. On le lui avait promis.  »

Bien sûr, il y a rencontre entre ces deux quadragénaires. Font-ils l’amour  ? Baisent-ils  ? «  Pour la première fois, ils échangèrent des mots de métal, de ces mots chauffés à blanc qu’on se souffle à l’oreille dans les lieux clos, la nuit, dans le noir, loin des polices et du progrès, des injures qui valent tous les compliments, des paroles honteuses qui engendrent des liens spéciaux et des complicités hostiles au monde entier. Et peu à peu, ils basculèrent dans un de ces accouplements limites. 

 Ils s’offrent une robinsonnade, parenthèse dans la fuite du temps, espace d’un affrontement de classes sociales voluptueux, bref instant d’effacement d’une vie qui «  devenait cette suite de prévisions, de rognages minuscules, de privations sans douleur compensées par des plaisirs toujours insuffisants  ».

C’est le roman d’un amour dans un malaise social relatant avec pertinence l’archipélisation de nos vies.

Si nos existences étaient des open-spaces, Nicolas Mathieu saurait les décrire au millimètre près. Si elles étaient des pavillons, il en dirait les coins et recoins et même le papier peint.

Si elles étaient des immeubles, il nous en montrerait les structures, les caves, les coursives, et le plan de l’architecte. Il connaît aussi la langue managériale  : «  Selon les saisons, on se convertissait au lean management ou on s’attachait à dissocier les fonctions support, avant de les réintégrer, pour privilégier les organisations organiques ou en silos, décloisonner ou refondre, horizontaliser les verticales ou faire du rond avec des carrés, inverser les pyramides ou rehiérarchiser sur les cœurs de métier…  » Et de conclure  : «  Un consultant, c’est un mec qui t’emprunte ta montre pour te dire l’heure et qui se tire ensuite avec la montre.  »

Chez Nicolas Mathieu, il y a du Flaubert et du Balzac, du langage ordinaire, de la poésie et de l’humour. Nul doute qu’il aime ses personnages, qu’il les habite comme on habite un endroit que l’on connaît par cœur.

Rien n’échappe à son œil, mi-sociologue, mi-anthropologue, mais totalement écrivain engagé sur les lieux des vies réelles, ceux où l’on a tous fredonné la sirupeuse chanson de Sardou, qui que nous soyons et peu importe d’où nous venons.

Jean-Marie Ozanne

Connemara,
Nicolas Mathieu, 
Actes Sud, 2022,
400 pages, 22 euros