Presse : au contact de la télégrève

Au sein du groupe Le Moniteur, les journalistes contraints au télétravail ont initié un mouvement entièrement dématérialisé.

À bout de souffle : c’est ainsi que se décrit la rédaction du Moniteur des travaux publics et du bâtiment, propriété depuis 2013 d’Infopro Digital (3 600 salariés, 60 titres de presse). Structurellement en sous-effectif, le groupe a perdu 35 postes de journalistes permanents et affronté, en dix ans, une chute de 30 % du nombre de pigistes. Dans une lettre à la direction sur « l’information professionnelle en danger », les rédactions mettent en garde : motivés par des logiques strictement financières, les choix stratégiques opérés au cours de ces dernières années « entraînent des conditions de travail alarmantes : horaires à rallonge, surcharge de travail, perte de sens, stress… ». Au Moniteur, cette perte de sens, voire de « fierté », est d’autant plus mal vécue qu’elle heurte la culture historique d’une revue créée il y a plus de cent ans, prise notamment dans un dilemme déontologique avec le brouillage des frontières entre entreprise de presse et entreprise de services, entre journalisme et communication. Jusqu’alors, toutes les alertes adressées à la direction d’Infopro Digital, comme la baisse de qualité de publications réputées, sont restées sans réponse.

Ce n’est donc pas un hasard si une grève a débuté le 14 décembre au sein de ce titre. « L’élément déclencheur a été le départ non remplacé d’un secrétaire de rédaction, comme cela a déjà été le cas pour deux journalistes du service Actualités », explique la journaliste Emmanuelle Danoy (Cgt-Gm). Cela a provoqué une grève inédite, organisée en intersyndicale (Fo, Cgt, Cftc et Snj) par des salariés contraints au télétravail : entièrement dématérialisée, avec des assemblées générales réunies à distance, des piquets de grève « virtuels » ou des communiqués élaborés en visioconférence. C’est certes plus compliqué, mais l’éloignement du lieu de travail n’empêche pas d’agir pour espérer être entendu et dialoguer de manière « constructive ». Comme « avant », il s’agit de se réunir et de communiquer, mais avec d’autres moyens pour retrouver du collectif.

Piquets de grève « virtuels »

Premier enseignement : la distance n’est pas un obstacle à la mobilisation. Lors du premier jour de grève, 35 des 40 journalistes du Moniteur ont cessé le travail pour demander à la direction notamment de pourvoir les trois postes vacants. Deuxième enseignement : elle n’est pas non plus un obstacle à sa diffusion, comme le montre l’implication des autres rédactions du groupe après qu’une Ag, au retour des congés de fin d’année, a été organisée pour un élargissement du mouvement. Lors du deuxième jour de grève, le 15 janvier 2021, les journalistes de La Gazette des communes et du magazine d’actualités architecturales Amc ont ainsi rejoint la mobilisation. La grève a en outre reçu le soutien de la société des journalistes de L’Usine nouvelle et de la rédaction du Journal de l’environnement.
Il n’est pas certain qu’une grève préparée de façon plus « traditionnelle » aurait davantage mobilisé. Mais il a fallu au préalable dépasser une difficulté majeure : l’interdiction d’utiliser les mails professionnels pour la communication des informations syndicales, ce qui a impliqué un travail important de collecte des adresses personnelles pour établir et développer le dialogue, en particulier avec les autres catégories de salariés. « C’est notre prochain objectif, souligne Emmanuelle Danoy. Mais, même à distance et si cela reste compliqué, il est possible de toucher les salariés individuellement. Ils sont d’ailleurs venus en réunion pour témoigner de leurs conditions de travail. Certains ont su utiliser les réseaux sociaux pour partager les informations et amplifier l’écho du mouvement. » Au lendemain du deuxième jour de grève, le chef du pôle Presse annonçait d’ailleurs sa présence au prochain Cse : une première avancée.

Christine Labbe