Lire les romans – Passage à l’acte meurtrier

Autour du personnage de Joëlle Aubron, Vanessa Schneider bâtit un roman historique sur Action directe. Antonio Ungar, lui, pénètre l’esprit tourmenté d’un suprémaciste blanc prêt à tuer.

Les écrivains puisent toujours leurs matières dans la réalité. Mais chacun la façonne à sa manière et lui est plus ou moins fidèle. Vanessa Schneider relate l’odyssée sauvage de Joëlle Aubron, membre d’Action directe (Ad), ce groupe d’ultragauche actif de 1979 à 1987, issu des luttes antifranquistes et des mouvements autonomes  : on lui doit plus de 80 attentats, dont plusieurs meurtres. Dans le groupe, Joëlle Aubron se distingue par ses origines sociales – une famille aisée de Neuilly, aimante et soudée. Nul doute que Vanessa Schneider s’est solidement documentée, mais elle fait vivre la jeune Joëlle au quotidien, ce qui l’amène à fictionner en grande partie le personnage.

En parallèle, Vanessa Schneider campe un flic, Luigi Pareno, totalement imaginé. La rencontre entre les deux protagonistes a lieu à Deauville  : grâce à un informateur, Gabriel Chahine, les policiers se font passer pour des émissaires du redoutable Carlos, en vue d’un attentat contre le barrage d’Assouan  : «  Une jeune femme aux longs cheveux blonds, que personne n’avait vu arriver, se tenait à la porte de la villa. Elle était seule, vêtue d’un imperméable beige comme en possèdent les bourgeoises du XVIe arrondissement. Sans dire son nom, elle confirma qu’elle était la personne attendue. Son allure était élégante et simple  : jeans, t-shirt blanc et menton légèrement relevé à la manière de ceux qui ont conscience d’appartenir aux classes supérieures.  » C’est elle, Joëlle Aubron, «  la fille de Deauville  ».

«  Plonger dans la lutte armée n’est ni une promenade de santé, ni un barbecue improvisé sur une plage landaise. […] Engager ainsi son intégrité physique, son corps, sa peau, son sang et sa sueur nécessite d’abord d’être prêt politiquement, de n’avoir aucun doute sur la justesse de la cause.  » Joëlle s’est aguerrie. Même si parfois, elle se sent fourbue, comme après une vie passée à l’usine. Pourtant, elle n’a pas 25 ans, mais plusieurs années de clandestinité «  à se planquer comme des rats, à attendre le grand soir ou les balles meurtrières des flics  »… C’est une jeune femme qui assume ses actes. En cela, Luigi Pareno n’est pas différent, «  agent d’élite, enquêteur redouté, ancien des missions spéciales  »… À chacun ses motivations.

Au-delà de ces deux personnages, Vanessa Schneider brosse un portrait réaliste d’Action directe. On y côtoie les camarades de combat Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Régis Schleicher, Georges Cipriani et bien d’autres. Elle décrypte les liens d’Ad avec la Fraction armée rouge en Allemagne, les Brigades rouges et Prima Linea en Italie, les Cellules communistes combattantes en Belgique, les Fractions armées révolutionnaires libanaises. Elle décrit les scissions. Elle dépeint la France en ces années de plomb, et sa politique face à la vague terroriste. Du polar historique mené avec brio.

La Fille de Deauville
Vanessa Schneider, Grasset, 2022, 272 pages, 20 euros

Fantasme du «  grand remplacement  »

Regarde-moi est le dernier roman d’Antonio Ungar. L’auteur colombien entraîne le lecteur dans la tête d’un homme sans nom, et de pure fiction  : il se lave à l’eau de javel, se brosse les dents jusqu’à se faire saigner, se rince la bouche avec du savon puis avec de l’alcool, se bourre de médicaments. Il décrit l’Europe comme un tas de cendres, son quartier qui se vide «  peu à peu des citoyens, ça fait longtemps qu’il s’encrasse avec toute cette avalanche qui ne s’en ira plus ni ne se reposera jusqu’à nous avoir tous encrassés  ». Qui  ? Les basanés, les Roumains, les Noirs, les Asiatiques, les Orientaux… 

Juste en face de chez lui, ce sont justement des Paraguayens qui se sont installés  : un père, deux frères et la fille, Irina. Alors, d’abord de sa fenêtre puis grâce à des caméras, il observe, épie, suit, guette, espionne et reluque cette mignonne aux robes trop courtes, ou en jogging fluo, voire tout simplement nue  : elle le fascine. Vertige d’une tension érotique. Ce qui pourrait devenir une fatale menace pour son grand dessein, car avant de «  quitter le monde des vivants, je ferai tout le bruit que je pourrai pour que s’éveillent ceux qui dorment, dans la ville, dans la vieille république, et dans l’Europe entière. Je serai le plus courageux, le jour N venu. Et, finalement, quand tous l’auront compris et me suivront, ne restera qu’une paix neuve, illuminant la terre libérée  », dit-il. Que prépare-t-il  ? Quel fruit naîtra de sa haine, de son désir de restaurer l’ordre, la propreté, la pureté  ? Antonio Ungar, dans cette fable noire, narre les démons et obsessions identitaires de notre temps.

Vanessa Schneider s’enracine dans un réel très documenté  ; Antonio Ungar projette son imaginaire  ; tous deux racontent avec précision le passage à l’acte meurtrier. Dans La Fille de Deauville, l’époque est au terrorisme moyen-oriental, qui n’était alors pas religieux. Regarde-moi se situe dans le Paris des attentats 13 novembre 2015. Deux livres sur la violence aveugle.

Regarde-moi
Antonio Ungar, Notabilia, 2022, 224 pages, 17,50 euros.

Jean-Marie Ozanne