Professions intermédiaires et techniciennes : derrière la colère, le déclassement et l’invisibilisation

Un tiers de ces professions a voté pour les partis d’extrême droite aux élections européennes. Consacrée à leurs opinions et attentes, la 9e édition du baromètre Ugict-Secafi donne des clés pour comprendre les ressorts de ce vote.

Édition 053 de fin juin 2024 [Sommaire]

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«  Il y a un sentiment de colère  », résume Caroline Blanchot, secrétaire générale de l’Ugict-Cgt, pour décrire l’état d’esprit des professions intermédiaires et techniciennes. C’est en tous les cas le lien que l’on peut établir entre leur situation dans le monde du travail, mise en lumière par la dernière édition du baromètre Ugict-Secafi , et leur vote à l’élection européenne. Selon les enquêtes, les électeurs relevant de ces professions auraient donné entre 29  % (Enquête Ipsos) et 32  % (Enquête OpinionWay) de leurs voix au Rassemblement national, et 4 % à 5 % à Reconquête  !. Derrière ce vote de colère, un phénomène important est à l’œuvre  : leur déclassement, voire leur invisibilisation progressive jusque dans les conventions collectives.

Déclassées et pourtant de plus en plus diplômées

«  Les chiffres du Centre d’études et de recherches sur les qualifications montrent une élévation importante du niveau de qualification des salariés des professions intermédiaires  : en 2017, 48  % d’entre eux avait un diplôme de niveau au moins égal au bac + 3. Cette proportion atteint 68  % chez les moins de 30 ans  », souligne Caroline Blanchot. Selon la même étude en 1997, ces proportions étaient respectivement «  seulement  » de 23  % et 46  %.

Mais les salaires n’ont pas suivi. Au point que 72  % des personnes interrogées placent leur rémunération au premier rang de leurs préoccupations, ex æquo avec l’équilibre vie professionnelle-vie privée. C’est 16 points de plus qu’il y a trois ans. Cela correspond à une réalité tangible. Selon une étude de l’Insee , entre 1996 et 2022, tandis que le salaire net moyen toutes catégories salariales confondues augmentait de 14,1  %, la hausse se limitait à 2,4  % chez les professions intermédiaires, et à peine plus chez les cadres (3,4 %), marquant un écart impressionnant avec les ouvriers (+ 16,3  %) et les employés (+ 11,2  %).

«  Sous l’effet de l’inflation, la catégorie de salariés qui a vu son niveau de salaire baisser le plus fortement est celle des cadres, précise Caroline Blanchot. C’est lié au fait qu’ils ont une importante part variable de salaire. Or, notre baromètre montre que les mécanismes d’individualisation des salaires gagnent de plus en plus les professions intermédiaires, et touche actuellement 48  % d’entre eux. C’est une nouveauté.  » La secrétaire générale de l’Ugict rappelle la revendication de la Cgt  : l’indexation automatique des salaires sur les prix pour rétablir le pouvoir d’achat.

Manque de reconnaissance à tous les étages 

En attendant, dans les professions intermédiaires, 49  % des salarié·es interrogé·es estiment que leur rémunération n’est pas en adéquation avec leur qualification  ; 56  % jugent qu’elle ne correspond pas non plus à leur charge de travail  ; 61  % considèrent qu’elle ne reflète pas leur niveau d’implication, un sentiment encore plus fort chez les femmes (+ 10 points de plus que chez les hommes). Il faut dire que plus de la moitié des interrogé·es (52  %) déclarent avoir vu leur charge de travail augmenter. Ils sont 47  % à affirmer travailler plus de trente-neuf heures par semaine, et même 15  % à travailler entre quarante-cinq et quarante-huit heures.

Des qualifications peu valorisées, un pouvoir d’achat en baisse, une implication mésestimée… Le cocktail est déjà explosif. Mais il manque encore un ingrédient  : des perspectives d’évolution de carrière réduites. Pour commencer, seuls 14  % des répondants affirment être arrivés à leur poste par promotion. La grande majorité y a eu accès par recrutement au niveau de diplôme réclamé (50  %), voire avec un niveau de diplôme supérieur (13  %). «  C’est nouveau et cela traduit clairement l’arrêt de l’ascenseur social, note Caroline Blanchot. Il y a une quarantaine d’années, les professions intermédiaires comptaient moins de diplômés du supérieur et davantage de salariés ayant gravi les échelons.  » 

Dans le même temps, seuls 52  % affirment avoir accès à la promotion interne et 46  % pensent possible, un jour, d’accéder à la catégorie cadre. Désormais, les salarié·es qui débutent en professions intermédiaires, malgré un niveau général de diplôme supérieur, se retrouvent cloisonnées dans cette catégorie tout au long de leur carrière. Ce phénomène touche particulièrement les femmes. 

Une catégorie à défendre…

La mobilité pourrait être une solution individuelle. Mais non. Seulement 48  % des personnes interrogées estiment pouvoir changer d’employeur sans risquer un déclassement. Comme si leur position ne pouvait être reconnue au-delà de l’entreprise où elles exercent. De fait, une moitié des interrogés a du mal à se situer dans la classification des catégories professionnelles en France, alors que 84  % savent le faire dans la hiérarchie de leur entreprise. C’est le signe que la stratégie patronale d’«  invisibilisation de ces professions dans la hiérarchie salariale  », menée à bas bruit, fonctionne. 

Désormais, elle accélère, et sans masque. La nouvelle convention collective de la métallurgie a par exemple supprimé la catégorie «  techniciens  », ne reconnaissant plus que les cadres d’un côté et les non-cadres de l’autre. «  Donc les professions intermédiaires, majoritairement diplômées du supérieur, ont basculé dans la catégorie des non-cadres. Être non-quelque chose, c’est en soi péjoratif, commente Caroline Blanchot. Surtout, ça se matérialise par un manque de reconnaissance professionnelle, salariale et d’autonomie.  » Autre exemple  : le projet de réforme de la fonction publique visant à remettre en cause les catégorie A, B et C conduirait à l’effacement de la reconnaissance des qualifications. 

…et qui croit davantage à l’action syndicale

Point optimiste du baromètre, insiste Cyril Dallois, secrétaire national de l’Ugict-Cgt et coopérant du collectif Professions intermédiaires et techniciennes, «  cette catégorie de salariés a de plus en plus de facilités à se tourner vers le syndicalisme pour régler ses problèmes. Ils sont désormais un tiers à faire confiance aux syndicats, soit 8 points de plus qu’il y a deux ans  ». 

Cependant, il ne s’agit pas seulement de défendre leurs droits. «  Deux tiers des personnes indiquent que leur éthique professionnelle est régulièrement en contradiction avec les choix et pratiques de leur employeur, en particulier dans la fonction publique, indique Agathe Le Berder, secrétaire générale adjointe de l’Ugict. C’est très inquiétant.  » L’Ugict entend répondre à cette problématique avec la création d’un nouveau droit, le «  droit de refus, d’alerte et de proposition alternative  ». C’est l’une des revendications majeures que l’organisation entend mettre en avant en 2024, qu’elle a décrétée «  année des professions intermédiaires  ».