Lire les romans – Les histoires des pères finissent-elles toujours mal ?

Gaëlle Josse nous plonge dans les souvenirs d’Isabelle, qui cherche à comprendre le double visage de son père, charismatique en société, cruel avec sa famille. Et dans “Willibald”, Gabrielle Zalapì explore le destin d’un arrière-grand-père ayant fui le nazisme, une peinture flamande sous le bras.

«  Ça serait bien que tu viennes, depuis le temps. Il faut qu’on parle de papa. Et puis, ça lui fera plaisir.  » Voilà ce qu’Olivier a dit à sa sœur Isabelle. Alors, elle arrive, et déjà «  le souvenir de la voix  » du père cogne dans sa tête  : «  Tu ne seras jamais aimée de personne… Tu vas rater ta vie.  » Pourquoi vient-elle  ? Certainement pour comprendre. Dans ce village alpin, il est guide de haute montagne, «  connu et reconnu, estimé, respecté, vénéré  », il connaît donc les cordées, l’attention que l’on doit aux autres dans un somptueux milieu néanmoins hostile. Alors, qui est ce géniteur violent et destructeur, ce père si ingrat et irascible, si difficile à aimer  ?

Le père perd la mémoire. Isabelle, elle, raconte, redécouvre et se souvient  : la marque indélébile du poing paternel sur la petite armoire en bois dans la salle de bain, le garçon avec qui elle a noyé sa virginité – il a repris le magasin d’articles de sport –, le petit vélo rouge, un cadeau suite à une dangereuse chute qui l’a laissée dans le coma plusieurs jours, et bien sûr la mort. Celle de sa mère emportant même ses silences, celle de son compagnon, avec qui elle tournait des documentaires au fond des océans.

Complexité des affects filiaux

Isabelle explore le dessous des eaux, son père le dessus des cimes… Mais dorénavant, «  c’est un homme malade, un homme diminué, un homme fragile qu’il va falloir protéger. Je trouve cela très perturbant de se dire  : comment vais-je protéger celui qui ne m’a finalement jamais protégée  ?  » confie l’auteure. Cet homme malade a, lui aussi, des souvenirs, qu’il n’a, jusque-là, jamais évoqués  : une guerre, sale, comme toutes les guerres, mais celle-là particulièrement indécente par le silence qui l’entoure, une guerre coloniale, l’Algérie…

Lorsqu’Olivier prend la parole, il déroule la même histoire, mais d’un autre point de vue, d’une autre place, d’une autre voix. Car Gaëlle Josse, l’autrice, a le talent de décrire avec poésie, d’une écriture tendre et incisive à la fois, les méandres des relations pères-enfants, la complexité des affects filiaux, la douleur qui «  est un archipel dont on n’a jamais fini d’explorer les passes et les courants. Qu’elle est inépuisable. Lente, féroce et patiente comme un fauve.  »

La Nuit des pères est un texte lumineux, bouleversant et pourtant apaisé, d’une absolue sincérité  : «  Ce livre est certainement celui qui m’est le plus personnel, le plus intime, le plus fort pour moi sur le plan émotionnel, même si dans chacun de mes romans, dans chaque page il y a quelque chose de moi. J’ai mis du temps à aborder par l’écriture cette question du père, très à vif pour moi, je savais que je devais y arriver un jour, et aujourd’hui le livre est là  », précise Gaëlle Josse.

Willibald, hanté par la loyauté  ?

En 2015. «  Viens. J’ai reçu un coup de téléphone du directeur d’un musée de Vienne. Ils ont des choses à nous restituer, des verres qui ont appartenus à Willibald. J’ai besoin de ton aide pour trouver des documents  », a dit Antonia, sa mère. Alors Mara loue une voiture et avale les 1 300 kilomètres qui la séparent tant de la maison en Toscane que de cet étrange Willibald. Mara connaît peu de choses de Willibald, si ce n’est que c’est son arrière-grand-père, et qu’adolescente, elle était fascinée par un tableau accroché au mur du salon de l’appartement genevois dans lequel elle a grandi  : Le Sacrifice d’Abraham, une toile de Govaert Flinck, disciple de Rembrandt. Willibald, collectionneur d’art et industriel juif, en a fait l’acquisition. Mais en 1938, lors de l’annexion de l’Autriche par le IIIe Reich, il a fui le nazisme afin de refaire, si possible, sa vie, ailleurs, au Brésil.

Il n’a eu que le temps, ou le désir, d’emmener cette toile, pliée (quel sacrilège), dans sa valise. De cette toile-là, Mara connaît chaque détail, tous les coins et recoins, tous les plis  : dans ces plis, se cachent l’entrelacé entre l’histoire de son aïeul et la grande histoire. Mara part en quête, elle trie les papiers, les lettres. Peu à peu, se dessine le portrait de Willibald, homme fragile, qui a déterminé la vie de sa grand-mère (Esther), de sa mère (Antonia) et donc la sienne… Cet arrière-grand-père n’aurait-il pas été hanté par la loyauté qu’il devait à ses descendants  ? La question de la loyauté n’est-elle pas au cœur du tableau, Le Sacrifice d’Abraham  ? Dans cette célèbre scène de la genèse, Abraham lie son fils et le met sur l’autel, prêt à l’immoler. Or, Isaac (le fils) ne se révolte pas contre son père, et Abraham ne se rebelle pas plus contre le père des pères, Dieu…

La fiction, juste pour combler les vides

Gabriella Zalapì, autrice de Willibald, est plasticienne. Elle avance par petites touches, par fragments, elle compose une narration en forme de tableau subtilement recomposé. Le livre se rythme, d’ailleurs, grâce à quelques images au fil du texte, qui dialoguent avec les mots et les silences. Un livre d’une délicatesse infinie…

Au fil des liens dénoués avec leurs aïeux, Gaëlle Josse et Gabriella Zapiti dévoilent leur passé familial, matière à littérature, mais aussi à bienveillance. Parce que sincères. Bien sûr, s’y mêle la fiction, juste pour combler les vides.

Peu de chance que des prix littéraires soient attribués à ces livres. Pourtant, ils murmurent à fleur de peau la nature même de ce que nous sommes  : des êtres sociaux qui, inlassablement, restaurons l’histoire de nos anciens et refaisons l’histoire de l’humanité toute entière.

Jean-Marie Ozanne