Lire les romans – Despentes, une ode au dialogue et à l’empathie

Avec Cher Connard, l’écrivaine féministe évite la facilité et propose une réflexion aussi imparable que généreuse. Pour son deuxième roman, David Lopez démontre qu’on peut tirer un récit palpitant de la Vivance d’un anti-héros désabusé.

« Il est étonnant que tout repose sur ce paradoxe – qu’on attribue aux femmes la fragilité la douceur la délicatesse alors qu’elles accouchent en s’ouvrant le bassin en deux et qu’elles survivent seules dans des villes bombardées. » Sur la couverture du dernier roman de Virginie Despentes, Cher Connard, le titre a tout d’un oxymore avec, d’un côté du ring Connard, invective parfaitement assumée contre le patriarcat par une des voix féministes les plus écoutées, opposé à Cher, dont le Robert déclare que, si cela peut être une formule de politesse, son sens premier signifie « qui est aimé, pour qui l’on éprouve une vive affection ».

Contradiction ? Non, ambivalence des personnages : Oscar, écrivain à succès, accusé de harcèlement par Zoé, anciennement attachée de presse de l’édition, animatrice d’un blog défendant la cause des femmes, et Rebecca, star du cinéma mais quinquagénaire, donc éloignée des tournages.

Oscar et Rebecca, tous deux transfuges de classe et experts en polytoxicomanie, s’envoient des courriels, et leur relation épistolaire est rythmée par les posts Instagram de Zoé, la dénonciatrice #MeToo. Le style de Virginie Despentes claque, cogne et frappe fort, s’accointe avec le propos, les maux incarnés de la société. Elle ausculte la domination des hommes, les excès du mouvement MeToo, les drogues, le temps du Covid, du succès et du vieillissement, le patriarcat…

Exemple : « Les hommes peuvent te tuer. Ça flotte au-dessus de nos têtes. On le sait. C’est comme si on te recommandait de jouer à la roulette russe. Je n’ai jamais eu envie de mourir, mais j’ai aimé les drogues dures, les hommes violents et la vitesse. On m’aura beaucoup plus sermonnée sur les drogues dures que sur les hommes. »

De ce match, qui débute aussi férocement qu’un combat de MMA (mais tout en lettres), de ce carnage tout en invectives naît petit à petit une ode à l’écoute, au dialogue, à l’amitié, à l’empathie, à l’espoir… Petit à petit, mais avec assurance : Rebecca traite Oscar de « cher connard » dès les premières pages, mais fini par avouer qu’elle l’aime bien. La seule charge qui subsiste comme un mur indépassable est la désolation du numérique et des réseaux sociaux, régime totalitaire ou règne le cyberharcèlement : « Twitter est coupable. Facebook est coupable. YouTube est coupable. Instagram est coupable. » Sacré drogues dures !

David Lopez narre l’ordinaire et la mélancolie

Si Virginie Despentes bouscule, arme ses mots pour le combat, hâte avec âpreté la fermeté du propos, David Lopez raconte la temporalité de l’ennui et de la vacuité. Le héros de son second roman, Vivance, ne sait plus « à quoi on est censé occuper une journée ». Il précise : « Tout ce temps. Quand je travaillais encore on décidait pour moi d’une grande partie de son emploi. Je savais valoriser mon temps libre parce que j’en manquais. Maintenant je dois sans arrêt prendre des décisions. Pour ça il faut des idées. » Repeindre sa maison, voilà une idée. Mais lentement, avec un pinceau dont la largeur n’atteint pas les 4 centimètres. Pourtant, il est surpris que cela aille aussi vite, ayant consacré la moitié du temps à faire des pauses.

Le sujet de David Lopez est l’ordinaire et la mélancolie. Rien de palpitant dans les aventures du héros, donc de l’anti-héros, et pourtant tout palpite dans ce roman, palpitation du verbe, palpitation éminemment poétique, déambulation entre les vivants, Noël, Denis, Denise, Papy, Joséphine, Maurice, Élise, les chats Cassius et Elton, et puis Renata et aussi le vélo Séville… Tout est vivant, d’où ce titre : Vivance. Un art délicieux du temps de l’observation, ce temps conscient qui proclame, à chacun de nous, notre appartenance au monde.

On attribue souvent aux hommes la force, la virilité et la dureté. Mais à David Lopez, on peut attribuer « la fragilité la douceur la délicatesse… »

Ce premier roman est paru au format de poche : il narre les journées de Jonas et de ses amis dans leur fief : « On habite une petite ville, genre quinze mille habitants, à cheval entre la banlieue et la campagne. Chez nous, il y a trop de bitume pour qu’on soit de vrais campagnards, mais aussi trop de verdure pour qu’on soit de vraies cailleras. Tout autour, ce sont villages, hameaux, bourgs, séparés par des champs et des forêts. Au regard des villages qui nous entourent, on est des citadins par ici, alors qu’au regard de la grande ville, située à un peu moins de cent kilomètres de là, on est des culs-terreux. Personnellement je n’y connais rien agriculture. » Mais le fief de David Lopez est et restera la langue, l’écriture et la littérature.

  • Vivance, David Lopez, Éditions du Seuil, 19,50 euros
  • Cher Connard, Virginie Despentes, Éditions Grasset, 22 euros

Jean-Marie Ozanne