États-Unis : vers un renouveau syndical ?

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Amazon, Apple, Starbucks, Activision… les États-Unis connaissent une vague de syndicalisation au sein de ses multinationales. Où l’antisyndicalisme reste féroce…

Il édite les célèbres jeux vidéo Call of Duty ou World of Warcraft : en ce mois de mai 2022, les journaux se font l’écho de la création d’un premier syndicat américain chez Activision, mastodonte du secteur, après une grève de cinq semaines et plusieurs arrêts de travail sur fond d’accusations de discrimination ou de harcèlement. Dans son édition du 24 maiLe Monde publie la réaction de la nouvelle Alliance des travailleurs des jeux vidéo, citée par l’Afp : « Notre plus grand espoir est que notre syndicat serve d’inspiration au mouvement croissant de travailleurs qui s’organisent dans les studios de jeux vidéo pour créer de meilleurs jeux et construire des lieux de travail qui reflètent nos valeurs et nous donnent plus de poids. »

Création d’un syndicat dans un magasin Apple à Atlanta, idem dans un entrepôt d’Amazon à Staten Island ou dans un café Starbucks dans l’État de New-York… C’est bien une « vague » de syndicalisme que connaissent aujourd’hui les États-Unis. L’expression est utilisée par France culture, où Quentin Lafay y a consacré un podcast, en donnant la parole à Donna Kesselman, professeure à l’université Paris-Est Créteil, spécialiste des droits sociaux aux États-Unis. Elle explique : « Cette vague de syndicalisation qui a lieu dans le secteur des services est l’expression d’un véritable tournant vers un renouveau syndical. Si les revendications des travailleurs sont de longue date, l’élément déclencheur est la dégradation des conditions de travail et de rémunération […] dans un marché du travail tendu. »

Après la pandémie, des mobilisations inédites depuis les années 1970

Des tensions recontextualisées par Quentin Lafay, toujours sur France culture, où il est question d’autres déferlantes : « Une grande vague que l’on appelle le Big Quit a vu des millions d’Américains démissionner de leur poste durant la pandémie. Et a suscité un autre mouvement : le Striketober, avec la mise en grève de 100 000 travailleurs en octobre 2021, une mobilisation inédite depuis les années 1970. […] Ils ressentaient alors, plus ardemment que jamais, le poids des inégalités, alors que des entreprises comme Amazon avaient obtenu des résultats mirifiques dont ils n’avaient pas profité. »

Partons pour Manhattan, à la rencontre de travailleurs d’Apple qui tentent de s’organiser. Dans le Washington Post, qui utilise aussi le mot wave (vague) pour décrire la situation, Reed Albergotti publie le témoignage anonyme de plusieurs salariés réunis sous la dénomination « Travailleurs unis du stand de fruits » (Fruit Stand Workers United). Le journaliste confirme : « Même quand ils étaient contraints de rester chez eux durant la pandémie, les vendeurs ont continué de contribuer [au succès d’Apple] en remplissant de nouvelles tâches telles que l’assistance technique aux clients depuis le domicile, sans jamais que le stress ou les heures supplémentaires ne soient compensées. » S’ils réussissaient leur pari, ce serait alors le premier syndicat créé dans un lieu de vente Apple.

Des campagnes antisyndicales sur les réseaux sociaux

Le ton reste toutefois prudent. Ce n’est pas encore gagné, précise d’emblée le Washington Post :« Ils ont en effet enduré des mois d’efforts déployés par Apple pour convaincre les salariés que se syndiquer est une mauvaise idée. Ils accusent l’entreprise d’observer une tactique pour discréditer les syndicats. » Sur fond d’antisyndicalisme féroce, si « vague » il y a, il pourrait aussi y avoir « reflux ». De nombreux éditorialistes insistent sur les contre-offensives patronales, avec tentatives d’intimidations et menacées à peine voilées.

C’est par exemple le cas d’Amazon qui, il y a déjà un an, publiait une vidéo pour décourager la syndicalisation de ses employés en Alabama. Les méthodes sont connues. Elles sont notamment décrites dans le reportage d’Alexis Buisson publié sur Médiapart, qu’on peut aujourd’hui relire : « Un consultant anti-syndical a été recruté à prix d’or pour dissuader les employés de voter pour le syndicat […]. Toutes les semaines, les employés doivent participer à des séances d’“information” dans lesquelles on leur parle des risques de la négociation collective. Des messages anti-syndicats sont ainsi envoyés plusieurs fois par jour et ont même fait leur apparition dans les toilettes. »

Leur lutte utilise aussi la force de frappe des réseaux sociaux. Dans Le Monde, Antoine Delaunay prévient : « Amazon n’est pas le seul Gafa à vouloir décourager les travailleurs à rejoindre des syndicats. Facebook a notamment développé un outil pour Workplace, son réseau social privé destiné aux entreprises, qui permet aux dirigeants de limiter la visibilité de certains contenus. Lors de la présentation de cette nouvelle fonction, Facebook avait proposé le mot “syndicalisation” comme l’un de ceux qu’on pouvait mettre sur liste noire. » Les syndicats aux États-Unis ? Le titre de L’express  « Entre petites victoires et dure réalité », résume le registre adopté par l’ensemble des titres : ils se situent aujourd’hui « entre petites victoires et dures réalités ».

C. L.