À la découverte émue de la peinture d’Issachar Ber Ryback

Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme met en lumière l’œuvre de celui qui sut marier avec force, entre 1917 et 1921, sa tradition d’origine et la modernité.
Issachar Ber Ryback, Alef Bet (1918-1919), huile sur toile et collage. © Moby Musée de Bat Yam.

C’est à une véritable révélation que l’on peut assister, ces jours-ci, au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (Mahj), grâce à un prêt exceptionnel du musée Ryback à Bat Yam (Israël). Il s’agit de dessins et de tableaux de jeunesse d’Issachar Ber Ryback. Né en 1897 à Elisavetgrad (Ukraine actuelle) dans une famille cultivée, il mourra à Paris en 1935. On peut et l’on doit, à juste titre, le définir comme un artiste majeur de la renaissance de l’art juif en Europe orientale.

À l’instar de toute la génération d’artistes de son temps, liée à la littérature et au théâtre yiddish alors en plein essor, Ryback s’attache à une expression plastique spécifiquement juive, en conciliant sa tradition, native, de l’art populaire juif, avec la quête de modernité d’alors, riche des innovations formelles du constructivisme, du cubisme, du cubo-futurisme, de l’expressionnisme, voire du surréalisme. 

Dans le but d’affirmer, du monde, une vision juive contemporaine

Il suit d’abord les cours de l’Académie des beaux-arts de Kiev. Il en sort diplômé en 1916. En compagnie de Lazar Lissitzky (1890-1941), qui deviendra un artiste d’avant-garde soviétique reconnu, il se rend dans les villages juifs d’Ukraine, y recopie les peintures des synagogues et les motifs des pierres tombales. Cela lui inspirera l’album de lithographies qui a pour titre Shtetl (« Bourgade »). En 1918, Ryback est partie prenante de la création de la section artistique de la Kultur Lige, organisation juive laïque attentive à la défense et illustration de la culture ancestrale. Un an après, avec Boris Aronson (1899-1980) qui, naturalisé américain, deviendra un décorateur célèbre à Broadway, il signe, sous le titre « Les voies de la peinture juive », un manifeste en faveur d’un art conjuguant les innovations picturales de l’avant-garde européenne et les traditions juives, dans le but d’affirmer, du monde, une vision juive résolument contemporaine.

En décembre 1920, la victoire des bolcheviks à Kiev fait que, pour un temps, le centre de la vie juive se déplace à Moscou. Après un bref séjour en Lituanie, Ryback se rendra en 1921 à Berlin, où il sera considéré comme un franc-tireur cubiste. Rentré à Moscou en 1925, partageant l’enthousiasme révolutionnaire de son ami Lazar Lissitzky, il exécutera des tableaux exaltant la révolution et signera des décors de théâtre. En 1926, il s’installera définitivement à Paris, où il s’éteindra neuf ans plus tard, à la veille d’une grande exposition à lui consacrée. Mauvais sort.

Le grand écrivain et érudit italien Claudio Magris, découvrant à Bucarest, chez un poète yiddish, l’album de gravures et de dessins de Ryback intitulé Shtetl, a pu écrire : « C’est le monde de Chagall, tout aussi magnifique et indélébile, mais en plus fort, en plus poétique. Ryback est un plus grand artiste que le grand Chagall. »

Issachar Ber Ryback, Synagogue (1917), fusain sur papier. © Moby Musée de Bat Yam

« La grandeur de Ryback resplendit dans l’ombre »

Claudio Magris poursuit en ces termes : « Ryback n’est pas entré dans le courant international comme il le mériterait, et sans doute n’y entrera-t-il plus. Autrefois, le temps et la postérité lui auraient peut-être rendu justice […] mais le temps ne peut plus avoir de ces délicatesses […]. La grandeur de Ryback resplendit dans l’ombre. » Par bonheur, pour un temps, justice lui est rendue au Mahj !

Stéphane Harcourt

Jusqu’au 31 décembre, au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, Paris 3e.