Après 31 jours de guerre, les syndicalistes ukrainiens témoignent

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Les syndicalistes s’alarment de la construction de fortifications dans les zones contaminées, comme à Tchernobyl. © MAXPPP
Situation des femmes, impact redouté de la guerre sur les conditions de travail dans les centrales nucléaires et rôle capital de la solidarité syndicale : trois thèmes forts de la parole délivrée par les militants ukrainiens, invités par la Cgt. Au-delà de la colère.

Vendredi 25 mars : il est 9 h 05 à Paris, 10 h 05 à Kiev. La réunion organisée par le secteur international de la Cgt peut commencer. Depuis un mois, date de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, le conflit est au cœur de l’actualité sans que nul ne sache très bien ce qu’en pensent les syndicalistes de la région. Pour que leurs voix ne se perdent pas et aident à construire les solidarités que veut tisser la Confédération, celle-ci lance alors cette rencontre inédite entre militants ukrainiens et français en temps de guerre. 

De Kiev, Kirovograd, Poltava ou Ternopol, ils sont vingt-et-un à avoir répondu à l’invitation. De France, ils sont plusieurs centaines. Certains sont représentants Cgt des fédérations de la santé, des services publics, de la métallurgie ou des transports ou militants des instances régionales de Lorraine ou d’Île-de-France. D’autres sont délégués de la Fsu et de Solidaires avec qui la Cgt veut organiser très vite un convoi syndical pour l’Ukraine. 

Alexandre Yaroshuk, malgré la répression

Un homme n’est pas accompagné : Alexandre Yaroshuk, président du Bkdp biélorusse, qui a décidé d’être présent malgré la répression qui règne dans son pays contre toute parole dissidente. La Biélorussie sert de base arrière à l’armée russe pour attaquer l’Ukraine. Il a tenu à être là pour apporter sa solidarité à ses camarades ukrainiens. Sa présence est précieuse. Elle l’est d’autant plus que, rapporte Pierre Coutaz, conseiller confédéral au secteur international de la Cgt, les militants de la Ktr, organisation syndicale russe qui s’est aussi déclarée opposée à la guerre, eux n’ont pas eu d’autres choix que de décliner l’invitation. 

Lorsque Gregory Osovyi, président de la Fpu ukrainienne ou Natalya Levytskaya, vice-présidente de la Kvpu, livrent leurs premiers témoignages, la colère contre le voisin russe est exposée sans filtre. Il est question des destructions sans pareil que subit l’est du pays tout particulièrement, des produits de première nécessité qui manque et de la misère qui s’installe faute de travail et de revenu. « La fermeture des entreprises touche d’abord et avant tout les travailleurs du privé : les femmes avant les autres » tiennent à souligner d’autres intervenants. C’est à cette situation que sont consacrées les premières interventions. Mais les propos vont plus loin. Des accusations sont fermement proférées contre le transfert organisé par l’armée russe d’habitants, et de femmes tout particulièrement, de Marioupol et de sa région vers la Russie. 

À proximité de Tchernobyl et de Zaporijia

Des mouvements de populations pour quoi faire ? Pour satisfaire les besoins en main-d’œuvre de l’économie russe ? On peut le parier, mais pas uniquement, dénonce Olessia Briazgounova, secrétaire internationale de la Kvpu. « Des femmes à qui on a retiré leurs papiers sont enlevées et amenées en Russie », alerte-t-elle reprenant à son compte les accusations qui se multiplient en Ukraine selon lesquelles des femmes et des enfants profitent aujourd’hui, de l’autre côté de la frontière, au crime organisé. 

La guerre n’est jamais une belle histoire. S’il le fallait encore, les syndicalistes ukrainiens vont en donner une autre traduction : celle des conséquences sociales, économiques et écologiques que signifient les destructions des installations sidérurgiques ou minières par l’armée russe. Plus grave encore, de l’avancée des troupes d’occupation à proximité de Tchernobyl ou de Zaporijia, la plus grande centrale nucléaire au monde. Zones où, sans se soucier de rien, celles-ci jouent avec les règles élémentaires de sécurité : tirent et lancent leurs explosifs et vont jusqu’à construire des fortifications dans les zones contaminées au mépris des précautions les plus élémentaires, rapportent Alexandre Riabko, président du syndicat des métallurgistes et mineurs ukrainiens, et Valery Matov président des travailleurs du nucléaire du pays.

Au cœur de la guerre, que peut le syndicalisme ?

Que peut le syndicalisme en pareil cataclysme ? Même quand les cotisations manquent à l’appel, il peut encore beaucoup. Il peut agir en aidant les enfants à continuer d’apprendre, en soutenant ses membres qui sont au front et leurs familles qui sont restées à l’arrière, défend ainsi Youri Samoïlov, représentant de l’union locale de la Knpu de Krivoï Rog. Il peut tenir sa place en s’assurant que les conditions de travail, partout et plus encore dans les centrales nucléaires, continuent d’être décentes autant que d’être sécures, poursuit Lessia Semeniaka, représentante de la fédération des Mines-Energies de la Fpu.

Mais il a aussi une autre fonction, défendent les dirigeants ukrainiens syndicaux présents : organiser les solidarités entre ceux qui ont le temps et les moyens d’agir et ceux qui sont pris par le tourbillon de l’enfer guerrier. Ce 25 mars, d’Ukraine, c’est un appel au syndicalisme européen qui a été lancé. Un appel à peser sur les gouvernements de chaque pays pour faire cesser le massacre et défendre les droits des femmes et des réfugiés. À faire pression sur les organismes internationaux de régulation pour éviter des catastrophes écologiques et humaines. Une demande expressément formulée pour éviter toute catastrophe nucléaire. 

L’organisation d’un convoi syndical, au plus vite

Beaucoup d’interventions exigeront aussi du syndicalisme français qu’ils soutiennent la demande ukrainienne d’une exclusion des syndicats russes des organisations syndicales internationales. Alexandre Yaroshuk interviendra à ce sujet. Il en défendra le principe parce que, dira-t-il, le syndicalisme est et doit rester synonyme de « valeurs de justice, de paix et de fraternité ». Mais il demandera aussi à ses camarades qu’ils ne confondent pas « un peuple et son régime », une société et « le bandit » qui la dirige. Lorsque Philippe Martinez prendra la parole, il ne dira pas autre chose. « La solidarité de la Cgt avec les travailleurs ukrainiens est totale. Mais elle l’est aussi avec ceux qui, en Russie, réclament la paix ». 

Et, avec Boris Plazzi, membre de la direction confédérale en charge de l’activité internationale, le secrétaire général de la Cgt en déclinera le sens qui veut lui en donner : continuer d’exiger le respect du droit international et intervenir auprès du gouvernement français pour que les entreprises françaises installées en Russie « ne fassent pas passer les êtres humains avant les impératifs économiques ». Il confirmera la volonté pleine et entière de son organisation d’ouvrir aux réfugiés ukrainiens les centres d’accueil de la Cgt et organiser un convoi syndical au plus vite pour apporter la solidarité en Ukraine.

Martine Hassoun