Jeunesse : Covid, quels effets à long terme sur une génération ?

Le déclassement générationnel était à l’œuvre bien avant la pandémie. © Sébastien Gaudard/maxppp
Incontestablement, la pandémie a eu des effets désastreux sur les adolescents et les jeunes adultes, concernant notamment les relations sociales et la situation économique. Mais elle a aussi accru les inégalités dans l’accès aux études comme aux emplois. État des lieux.

Si l’expression « génération sacrifiée » s’est imposée dans le débat public, c’est qu’elle traduit le sentiment de catastrophe induit par le caractère global des retombées de la pandémie. Pour être frappante, la formule peut néanmoins aboutir à « gommer » une série de réalités et de disparités au sein de la jeunesse. L’ouvrage collectif Une jeunesse sacrifiée ? les met en valeur et en perspective. D’abord en rappelant que, s’il existe bel et bien une tranche d’âge défavorisée, celle-ci est traversée d’inégalités qui la rendent peu homogène. Au-delà,  elle présuppose que le progrès d’une génération à la suivante serait une norme intangible. Or, le déclassement générationnel était à l’œuvre bien avant la pandémie, ce qui justement, relativise la pertinence du concept de «génération sacrifiée». De surcroît, son côté un peu misérabiliste aboutit à évacuer le fait que « les jeunes » en question sont des adultes à part entière, que leur niveau d’éducation n’a jamais été aussi élevé et qu’ils manifestent, par rapport aux générations précédentes, davantage de tolérance, d’ouverture au monde, d’égalitarisme et d’engagement dans la vie publique.

Au-delà donc des expressions toutes faites, quels ont été les effets du Covid-19 sur les jeunes qui pourraient être constitutifs d’une «génération» singulière dans ses rapports au champ social et politique ? Le premier élément de réponse est évidemment de nature économique.

Les effets délétères de la paupérisation monétaire

De longue date, la jeunesse constitue une variable d’ajustement des entreprises et une mine de travail gratuit. Sur cette toile de fond, le chômage des jeunes a été accentué du fait du Covid-19, et cela a entraîné une nette détérioration monétaire, propulsant une part croissante des plus jeunes en dessous du seuil de pauvreté. Ce seul fait a entraîné mécaniquement une série d’effets : un grand nombre s’est replié sur les familles avec pour conséquence de les renvoyer aux inégalités sociales et économiques existant entre les familles elles-mêmes.

Cette « familialisation » a été accentuée par les politiques publiques et le refus de distribuer des prestations sociales. Ce déni de citoyenneté s’est accru avec la pandémie, particulièrement en ce qui concerne les étudiants, dont près de 85 % mènent de front études et activité rémunérée. Or, le Covid et le confinement ont frappé de plein fouet ces emplois, privant une grande majorité d’entre eux de ressources.

Indépendamment de l’économie à strictement parler, la généralisation de l’enseignement à distance, les risques accrus de décrochage et les inconnues qui planent sur l’apprentissage auront également des effets sur le temps long, en termes notamment d’inégalités dans l’accès à l’éducation. Si ces contraintes nouvelles vont jouer différemment selon les individus en formation (ordinateur, lieu de travail calme, services informatiques en étant de fonctionnement…) il faut aussi considérer le poids des héritages culturels et sociaux des entourages familiaux.

En outre, on ne s’étonnera pas que la crise sanitaire ait accru les écarts entre universités et grandes écoles. Alors que les premières ont dû fermer leurs portes et basculer dans l’enseignement à distance, les secondes ont continué à dispenser leur enseignement de façon normale. Enfin, la crise sanitaire a rendu plus difficile toute projection dans le futur en limitant de fait les interactions sociales qui permettent d’évoluer. Avec le prolongement de la cohabitation avec les parents, les projets se sont pour ainsi dire effacés : 84 % des personnes qui projetaient de se marier, se pacser ou s’installer en couple n’ont pu le faire. Les perspectives professionnelles se sont progressivement bouchées : 76 % de ceux qui cherchaient un emploi, un contrat d’alternance ou un stage n’y sont pas parvenus.

Les jeunes stigmatisés face à la propagation du virus

Le bonheur n’est donc pas au rendez-vous . Début 2020, 62 % des 18-30 ans se déclaraient souvent ou très souvent heureux (contre 65 % pour les plus de 30 ans) ; ils ne sont plus que 57% quatre mois plus tard (contre 62 % pour les plus de 30 ans). Non seulement les jeunes ont été stigmatisés comme responsables de la propagation du virus, mais ils sont restés isolés, privés de rencontres et de leurs lieux habituels de sociabilité. Leur santé mentale s’est dégradée : au moment du premier confinement, 24,7 % des étudiants déclarent des situations de stress sévère (contre 16 % hors pandémie), 27,5 % souffrent d’anxiété sévère (contre 9,8 %), voire de dépression sévère (contre 15 %), et 11,4 % expriment des idées suicidaires (contre 8 %).

La somme de ces constats esquisse le portrait d’une génération piégée dans les limbes de l’enfance, et à qui on dénie les moyens d’une citoyenneté sociale, voire d’une maturité collective. Cet état des lieux entre en contradiction frontale avec les aspirations de la jeunesse, ses potentialités et sa pertinence collective au regard des grands défis de la période présente. À cet égard, il constitue bel et bien une bombe à retardement sociale et politique. Toute la question est de savoir quelles formes elle prendra vis-à-vis de l’État, de la scène sociale, du débat public.

Une jeunesse sacrifiée ?, Tom Chevalier, Patricia Loncle (sous la dir.), Puf, 2021. 120 pages,
9,50 euros.

Louis Sallay