Travail : double peine pour les femmes

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Photo : Alix Minde/6PA/Maxppp
Une enquête de l’Institut national d’étude démographique précise l’ampleur des inégalités de conditions de travail et de vie à la maison durant le confinement.

Pendant le confinement, dans quelles conditions les salariés ont-ils continué à travailler, selon leur sexe et leur catégorie socioprofessionnelle ? L’Institut national d’études démographiques (Ined) a mené une enquête visant à saisir le nouveau visage du travail et de l’emploi en France durant ces premiers mois d’épidémie, en analysant les situations avant et pendant le confinement dans ses multiples aspects : travail, conditions de logement, nécessité de la continuité pédagogique, sentiment d’isolement… Dans ses conclusions, « Le travail et ses aménagements » (Ined, il met en évidence ce qui apparaissait déjà dans de nombreuses études mais qui se trouve ici conforté et précisé : le net décrochage des femmes et des catégories populaires.

Ainsi, près de deux mois après le début du confinement, 70 % des actifs travaillaient encore, dont 41 % depuis leur domicile et 59 % à l’extérieur. Davantage épargnés par les effets de la crise, les cadres poursuivent toujours leur activité professionnelle (86 %) lors de la septième semaine de confinement, dont les deux tiers en télétravail. Dans le même temps, les employés et les ouvriers sont plus de 40 % à ne plus travailler début mai. Mais c’est pour les femmes que la situation s’est le plus détériorée, insiste l’Ined. Moins nombreuses à travailler que les hommes, elles pratiquent autant que les hommes le télétravail lorsqu’elles sont en emploi. Mais cette pratique du télétravail révèle des « inégalités profondes de conditions de vie, qui se déploient au domicile et dans la sphère privée ».

De nouvelles formes du télétravail

Présenté dans le débat public comme un privilège visant à protéger des risques sanitaires, le télétravail a en effet adopté de nouvelles formes, liées à la fois au lieu de vie, à la position sociale du ménage ou au sexe. Avec des effets qui se cumulent : plus souvent entourées d’enfants, les femmes disposent moins souvent d’une pièce à elles pour pouvoir travailler, ayant davantage de difficultés pour s’isoler. Fait marquant dans l’enquête, c’est au sein du groupe des cadres que les écarts entre femmes et hommes atteignent des niveaux maximaux : Si 47 % des hommes peuvent disposer d’une pièce dédiée, c’est le cas pour moins de 30 % des femmes. Comme si d’ailleurs, en particulier en région parisienne où pourtant le marché immobilier est en tension, l’espace disponible était réservé aux hommes mais aussi aux enfants. Question peut-être de stratégie éducative, avancent les chercheurs : cette « solution » est en réalité adoptée par les ménages, soulignent-ils « pour lesquels la réussite scolaire des enfants est un enjeu de reproduction sociale ».

Quitte, donc, à compliquer le télétravail des femmes. Mais aussi à faire naître de nouvelles tensions intrafamiliales, liées à la surcharge domestique et professionnelle résultant de la pandémie : 10 % des Français confinés avec des enfants se disent concernés par ces tensions, plus de 15 % des télétravailleurs sont dans ce cas. Dans ce domaine aussi, les cadres rapportent plus souvent une dégradation des relations avec les enfants que les ouvriers ou les employés : avec le recours massif au télétravail dans cette catégorie, « la surcharge domestique liée aux nouvelles formes de travail, qui se surajoute au travail scolaire des enfants, semble ainsi changer la donne quant au niveau de bien-être des différentes catégories de population ». Les femmes, qui vivent et travaillent plus souvent « au milieu » des enfants, se situent au carrefour de ces tensions multiples. Si bien, concluent les chercheurs de l’Ined, qu’après un demi-siècle de réduction des inégalités entre les sexes, « la pandémie et la crise économique qu’elle engendre a accentué les écarts avec les hommes ». Durablement ?

Christine Labbe

Inégalités

  • 30 % des actifs en emploi au 1er mars 2020 étaient à l’arrêt deux mois plus tard.
  • Deux femmes sur trois continuaient de travailler deux mois après le début du confinement, contre trois hommes sur quatre.
  • 48 % des femmes, contre 37 % des hommes, ont télétravaillé avec un ou plusieurs enfants.
  • Toutes catégories socioprofessionnelles confondues, 25 % d’entre elles ont pu télétravailler dans un espace dédié (41 % des hommes).