Rentrée scolaire — Priorité à l’ordre social…

Patrick Désiré (Cgt Éduc’action)
Les réformes de fond opérées par le ministre ne passent pas. Sa volonté de conciliation désormais affichée ne convainc pas davantage sur les dossiers à venir : la revalorisation du métier et les retraites… Entretien avec Patrick Désiré, secrétaire général de la Cgt-Éduc’action.

Options : Le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, affirme désormais vouloir « tourner la page » des multiples conflits de la dernière année scolaire, et se veut désormais à l’écoute sur les dossiers de la rentrée…

– Difficile de tourner la page ! À son arrivée, Jean-Michel Blanquer jurait qu’il n’y aurait pas de énième réforme portant le nom du ministre de l’Éducation nationale. Il a pourtant mis en route trois réformes de fond, dont la plus récente, « Pour une école de la confiance », aussitôt baptisée « réforme Blanquer »… Les trois à marche forcée, et malgré de fortes résistances des enseignants comme des élèves, parfois réprimées violemment. Il parle à présent de « dépasser les clivages », mais nous combattons ces réformes, qui mettent en œuvre une complète refonte du système éducatif et de ses principes.

Le ministre, qui considère l’école comme une « matrice de la société », enterre l’idée que la massification et la démocratisation de l’enseignement supérieur sont des vecteurs de progrès social. Il décide au contraire d’orienter au plus tôt les enfants le plus en difficulté vers des filières professionnelles courtes. Le système scolaire n’a certes pas toujours réussi à corriger les inégalités mais, désormais, la promesse d’émancipation et d’ascension sociale portée par l’école de la République n’est plus considérée comme un objectif ! Les enfants en difficulté, souvent issus des catégories sociales les plus défavorisées, ne se verront offrir que le minimum de culture commune, et donc d’outils potentiels pour choisir leur voie et rebondir en se formant tout au long de leur vie. Toutes les études témoignent pourtant que l’employabilité immédiate n’est pas forcément synonyme d’un emploi durable.

Des exemples ?

– Il se confirme que la loi orientation et réussite des étudiants (Ore) ainsi que Parcoursup contribuent à exclure les bacs pro d’une grande partie des filières de l’enseignement supérieur et ferment des portes à bien des lycéens ayant des résultats modestes dans les filières générales et technologiques. Cette année encore, Parcoursup relègue des milliers d’étudiants dans des formations qui n’étaient pas leur premier choix d’études, et près de 2 000 d’entre eux restent sans aucune proposition. L’objectif affiché de faire reculer le taux d’échec en L1 ne semble pas atteint – les quelques filières où il y aurait des améliorations auraient en fait bénéficié du fait qu’elles sont devenues plus sélectives et ont donc accueilli davantage de bacheliers des filières générales ! C’est le cas des Staps (+ 7 % de bac S) et des Svt.

«  Le système scolaire n’a certes pas toujours réussi à corriger les inégalités mais, désormais, la promesse d’émancipation et d’ascension sociale portée par l’école de la République n’est plus considérée comme un objectif  !  »

Dans le secondaire, la réforme de l’enseignement professionnel a supprimé une part importante des enseignements généraux et escompte un développement maximal de l’apprentissage pour répondre au plus vite aux besoins immédiats de certains secteurs professionnels en demande. Tous les lycées pro devront désormais mettre en place de l’alternance, sans qu’on sache s’ils disposeront des moyens pour assurer le suivi pédagogique et la qualité de ces formations, et sans garantie que les élèves, même avec des diplômes de niveau bac ou bac + 2, soient suffisamment outillés pour s’assurer un avenir sur le long terme.

Par ailleurs, si l’Éducation nationale peut préparer à la vie professionnelle, nous considérons que ses missions doivent d’abord consister à former l’esprit critique et à transmettre une culture générale commune qui fasse de nos enfants des citoyens, et pas des individus formatés en fonction d’une vision déterministe, cloisonnée et hiérarchisée de la société. Le 1er article de la loi « Pour une école de la confiance » va également dans le sens d’une caporalisation accrue des enseignants en les privant de leur droit de critiquer les réformes, voire de leur liberté pédagogique, au nom de la loyauté à l’égard de leur mission !

La réforme du lycée et du bac opère également des bouleversements majeurs ?

– Il s’agit encore d’imposer un certain ordre social, qui n’a rien de progressiste, même si on laisse croire que les lycéens vont pouvoir diversifier leurs choix et leurs orientations en toute liberté. Les offres de spécialités et ne sont pas les mêmes, en quantité et qualité, dans un bon établissement parisien et dans un petit lycée de banlieue ou de province. Les lycéens doivent s’engager vers un profil d’études dès la seconde, à un âge où tous ne savent pas ce qu’ils ont envie de faire. De nombreuses familles ne sont pas assez informées, et les élèves n’ont pas les bonnes clés pour décider en toute clairvoyance des stratégies efficaces pour la suite de leur formation, qui seront de plus en plus individualisées. Certains vont s’y perdre.

Quelles ont été les signes marquants de ces réformes sur cette rentrée ?

«  La réforme de la formation devrait placer les concours d’accès à l’enseignement au niveau du M2 et non du M1, ce qui élèverait encore le niveau de qualification requis. Cela va rendre encore plus difficile l’accès au professorat pour les étudiants des familles défavorisées, et restreindre les profils et le vivier sociologique du recrutement.  »

– La mobilisation des enseignants du primaire a réussi à faire annuler le projet de regrouper administrativement les écoles et les collèges en mettant les premiers sous la tutelle des autres. Côté secondaire, on a accueilli davantage d’élèves, mais avec moins d’enseignants pour les encadrer, car les seuls postes créés ont été affectés au primaire pour permettre le dédoublement des enseignants en Cp et en Ce1. Cela accentue le recours massif aux contractuels dans le secondaire même si, dans plusieurs académies, des centaines de contractuels restent sans affectation et donc sans garantie de revenus à cette rentrée.

Quant à la mise en place de la réforme du lycée, nous sommes encore en train d’en faire le bilan, mais elle se traduit par une réorganisation extrêmement complexe du travail et des services des enseignants – certaines classes ont une quarantaine d’enseignants ! – et des emplois du temps des élèves. Sans compter que, dans bien des établissements, les manuels ne sont toujours pas disponibles, et que nul ne sait dans quelles conditions vont s’organiser les contrôles continus… Le ministre a bon espoir que tout cela rentre dans l’ordre : il a créé des comités de suivi où les organisations syndicales, qui se sont pourtant opposées à cette réforme et l’ont combattue avec beaucoup de détermination, sont censées faire des propositions pour faciliter sa mise en œuvre !

Le dossier de la revalorisation des métiers enseignants reste pour sa part en friche ?

– En effet, des groupes de travail réfléchissent aux moyens de rendre nos métiers plus attractifs. Pour nous, la revalorisation de nos métiers passe obligatoirement par une augmentation de nos salaires et par une amélioration de nos conditions de travail. Les enseignants du secondaire s’en sortent un peu mieux, à condition de recourir à des heures supplémentaires, mais, pour n’évoquer que cet exemple, la nouvelle réforme institue l’obligation pour tous d’en accepter au moins deux par semaine, dont une qui ne sera pas majorée ! La réforme de la formation devrait par ailleurs placer les concours d’accès à l’enseignement au niveau du M2 et non du M1, ce qui élèverait encore le niveau de qualification requis – sans qu’il soit envisagé de le reconnaître dans les grilles de salaires. Cela va aussi rendre encore plus difficile l’accès au professorat pour les étudiants des familles défavorisées, qui sont souvent obligés de travailler en même temps qu’ils étudient, et restreindre les profils et le vivier sociologique du recrutement.

Le nombre de candidats aux concours est en baisse depuis des années, dans la plupart des disciplines, c’est à présent vrai aussi pour les concours d’accès au professorat des écoles ! Cette baisse de l’attractivité de nos métiers se traduit par un recours massif à des contractuels, qui était courant dans les lycées professionnels, mais se développe jusqu’à l’école primaire. Cela n’apporte pas de garantie pour tous les enfants d’avoir face à eux un enseignant formé et qualifié pour ce métier.

Il n’y aura pas de revalorisation possible sans que soient également trouvées des solutions sur les retraites des enseignants ?

– La retraite de tous les fonctionnaires est calculée sur le revenu qu’ils perçoivent en fin de carrière, afin de compenser des salaires de départ et des évolutions de carrière moindres que dans le privé. Mais les enseignants sont parmi ceux qui touchent le moins de primes pour améliorer leur salaire de base. Ils seront donc particulièrement affectés par la réforme des retraites à venir si elle se base sur les points cumulés pendant l’ensemble de leur carrière, en raison de la faiblesse de leurs primes : ils pourraient perdre plusieurs centaines d’euros. Aucune organisation syndicale ne pourra accepter un tel recul, et nous demandons donc une amélioration des grilles et un déblocage du point d’indice de la fonction publique. Nous avons aussi beaucoup d’interrogations concernant les déroulements de carrière ou les mutations, qui ne seraient plus gérés en toute transparence, sans consulter les organisations représentatives des personnels. Nous attendons de voir ce qui va nous être proposé, et nous sommes prêts à nous mobiliser.

Propos recueillis par Valérie Géraud