Algérie – Une nouvelle page d’histoire

©Billel Bensalem / APP/MAXPPP – Des étudiants algériens participent à une manifestation en faveur du départ du régime algérien, Alger (Algérie), le 16 avril 2019. Le chef de l’armée algérienne, Gaid Salah, a déclaré que toutes les options sont en cours de discussion pour mettre fin à la crise politique dans le comté, alors que les manifestations se poursuivent dans le pays. L’Algérie appelle à un changement radical du système Students stage a demonstration demanding the departure of all government officials affiliated with former President Abdelaziz Bouteflika, in Algiers, Algeria on April 16, 2019. (MaxPPP TagID: maxnewsworldfour801326.jpg) [Photo via MaxPPP]

Depuis fin février, une nouvelle Algérie se donne à voir et à entendre. Les manifestations populaires ont pacifiquement remis à l’ordre du jour l’exigence démocratique, l’aspiration à un avenir et à une dignité partagée.

Abdelaziz Bouteflika a finalement rendu les armes. Au pouvoir depuis 1999, l’homme bénéficiait, au sein de l’Algérie profonde, de l’image d’un protecteur de l’unité nationale et d’un garant de la paix civile. Cette image, due à son rôle durant la guerre de libération nationale, et au fait qu’il avait stabilisé le pays après les années noires de la lutte entre les islamistes et l’armée, s’accompagnait d’un bilan économique et social à la fois médiocre et spectaculaire. Les travaux entrepris pour amener une modernité élémentaire dans le pays profond – eau, électricité, routes et habitat – comptaient comme autant de « plus », quand bien même ils ne correspondaient qu’à une mise à niveau élémentaire. Cette satisfaction sociale était d’autant moins mise en cause que l’état dramatiquement dégradé du débat public, des partis politiques, du syndicalisme et des médias – presse classique ou réseaux – contribuait à faire de l’Algérie une sorte d’isolat, peu ouvert sur le monde, peu sensible au « printemps » tunisien ou aux tensions conflictuelles autour de l’exercice de la démocratie qui traversent le Maroc. L’élection présidentielle s’annonçait donc aussi honnête et passionnante qu’un match de catch à quatre. C’était sans compter un changement de donne qui s’est opéré de façon invisible en quelques années, et dont l’ampleur des manifestations de rue, leur vivacité, leur ténacité, donnent la mesure. Dans un pays ou toute manifestation est interdite depuis 2001, plusieurs millions de personnes ont occupé la rue et réussi à modifier les règles du jeu, jusqu’à obtenir ce qui semblait impossible : le retrait du candidat. Le clan Bouteflika, qui aura tenté jusqu’au bout de le maintenir, a finalement dû s’incliner devant la demande de l’armée, sans doute peu encline à aller jusqu’à un affrontement qui aurait rappelé les souvenirs sanglants et encore frais de la guerre civile.

Une société fragile, à la cohésion ébranlée par le « mandat de la honte »

De toute évidence, la volonté de briguer un cinquième mandat, alors que la santé d’Abdelaziz Bouteflika est plus que chancelante, aura été la goutte de trop dans un vase largement débordant. De la même manière qu’un simple fait divers avait provoqué la chute de Ben Ali en Tunisie, l’idée qu’un peuple jeune puisse être incarné par une sorte de momie régnant sur un monde de corruption et d’interdits est venue heurter une société civile qui, tout en restant discrète et fort éclatée, n’en constituait pas moins un formidable réceptacle de vitalité sociale, sportive et culturelle, professionnelle et intellectuelle. Le cinquième mandat semble avoir joué le rôle de déclencheur et de levain d’une colère partagée, d’un dénominateur commun attendu.

La rue a accueilli indistinctement des femmes et des hommes, sans que ces derniers manifestent un quelconque rapport de pouvoir sur les premières. Pas de harcèlement, pas de domination, pas de machisme déplacé le temps des rassemblements. Dans cette “révolution joyeuse”, le respect dont les manifestants ont fait preuve porte à son tour la demande d’être respectés.

Le contexte social et économique qui offre la toile de fond à cette explosion est sombre : la rente des hydrocarbures, comme dans la plupart des pays qui en « bénéficient », a alimenté la corruption politique et l’idée toxique que l’on peut compter sur elle pour assurer l’avenir. Alors que le pays est jeune – plus de la moitié de la population a moins de 30 ans – de plus en plus qualifié grâce à une démocratisation de l’accès aux études qui a globalement fonctionné, le chômage plombe littéralement l’avenir. La chute du prix du baril de pétrole a, comme dans d’autres pays producteurs, précipité une crise de la redistribution et provoqué des mesures d’austérité. La somme de ces facteurs produit une société fragile, dont la cohésion notamment entre cercles du pouvoir et masses populaires, devient plus fragile encore et débouche, du fait du « mandat de la honte » à une demande massive de rupture et de rééquilibre. Dans un pays ou les médias sont tenus d’une main de fer, les réseaux sociaux jouent évidemment leur rôle dans la transmission, l’accélération et l’élargissement de la protestation. Mais cette protestation s’enracine localement, à travers des initiatives militantes qui remettent en cause, souvent de façon courageuse, un « ordre électoral préétabli ». Ces manifestations, qui se tiennent dans les grandes villes comme dans les villages, deviennent mouvement à travers des rendez-vous et des marches de plus en plus nombreuses, jusqu’à entraîner des grèves. Elles constituent les mille visages d’une Algérie en totale mutation.

Pour l’anthropologue Giulia Fabbiano, « au même titre que l’espace public, les commerçants et leurs boutiques, en ce qu’ils représentent une société de consommation qui n’est pas accessible à tous, n’ont pas été rejetés de l’autre côté du front. Un respect profond a ressemblé les citoyens sans les opposer. La classe sociale, le sexe, l’âge, la pratique religieuse n’ont pas été des facteurs d’exclusion ni de retranchement. La rue a accueilli indistinctement des femmes et des hommes, sans que ces derniers manifestent un quelconque rapport de pouvoir sur les premières. Pas de harcèlement, pas de domination, pas de machisme déplacé le temps des rassemblements. L’impression qu’on a en parcourant ce qui est en train de devenir les archives visuelles de cette “révolution joyeuse” est que le respect dont les manifestant.e.s ont fait preuve porte à son tour la demande d’être respecté.e.s. Cette exigence d’en finir avec la hogra s’est exprimée dans la revendication de karama (dignité) qui est apparue de plus en plus ouvertement au fur et à mesure de la maturation politique du mouvement » 1.

Face à cela, le pouvoir semble avoir été pris de court et contraint d’improviser, au fur et à mesure, différents scénarios de rechange susceptibles de sauvegarder ses intérêts – scénarios tous rejetés par la rue et par l’opinion publique mobilisée. L’annonce successive du report des élections – et donc d’un maintien du statu quo – puis du retrait d’Abdelaziz Bouteflika ont paradoxalement contribué à faire mûrir l’expression du mouvement populaire, l’aidant à passer du refus d’un homme au refus d’un clan, et enfin, au rejet d’un système. Cette radicalisation – au sens propre du terme – se lit d’ailleurs déjà dans les formes prises par le mouvement populaire. La conquête et l’occupation de l’espace public, traditionnellement très « tenu » à la fois par des mœurs rigides et par une police qui ne l’est pas moins, sont en soi un véritable élément de rupture non seulement avec le régime politique mais avec un ordre culturel ancien, patriarcal, étouffant.

La place des femmes et de la jeunesse, la floraison de slogans individuels et joyeux, l’usage collectif d’un humour politique l’annoncent : d’autres lendemains sont à l’œuvre, sans crainte de la répression. C’est d’ailleurs une autre caractéristique majeure : la génération qui manifeste le fait en toute conscience des violences possibles ; elle a grandi avec, d’où le slogan repris par toutes et tous, de « pacifique, pacifique », qui fait écho au printemps noir de 2001. La défaite de la peur ouvre ainsi un espace pour entamer l’écriture d’un nouveau récit.

Questions et tensions attestent de possibles que l’on croyait éteints

Quel en sera l’épilogue, c’est la question à laquelle personne ne semble être en mesure de répondre. L’annonce qu’Abdelaziz Bouteflika présentera sa démission « avant le 28 avril », terme officiel de son quatrième mandat présidentiel, crée une nouvelle situation sans en bouleverser les termes et ne devrait donc pas modifier les lignes de force avec, d’un côté, une mobilisation populaire, et de l’autre des forces militaires qui entendent bien rester au centre du jeu. Officiellement parlant, d’« importantes décisions » sont annoncées pour « assurer la continuité » de l’État durant « la période de transition qui s’ouvrira », sans qu’on sache lesquelles.

Mais chacun sait que le président de l’équivalent du Sénat, à qui il revient d’organiser une élection présidentielle dans les trois mois, est l’une des figures les plus honnies du système, de même d’ailleurs que le chef d’état-major des armées. Au-delà, les inconnues sont nombreuses : l’armée restera-t-elle solidaire de son chef d’état-major ? Les sphères politiques algériennes seront-elles en situation de dessiner des alternatives de gouvernement ? Les secteurs de la population mobilisés seront-ils en capacité d’occuper la rue pacifiquement ? Cela fait beaucoup de questions et de tensions qui attestent de possibles que l’on croyait éteints. Alors que la fragmentation du politique, la corruption et le bâillon semblaient en avoir fait table rase, on voit ainsi réémerger un commun puissant qui se légitime en se construisant comme peuple debout contre l’autoritarisme, héritier d’une histoire de libération qu’il se réapproprie et dont il s’autorise pour réclamer une Algérie républicaine, libre et démocratique.

Pierre TARTAKOWSKY

1. Giulia Fabbiano, « À l’écoute de l’Algérie insurgée », 19 mars 2019, sur https://laviedesidees.fr