Numérique : nouvelles connexions syndicales

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Le syndicalisme fera-t-il demain de la régulation des relations entre les robots, leurs concepteurs et leurs utilisateurs, l’une de ses priorités ? De la défense des conditions de travail des crowdworkers son quotidien ? L’économie numérique s’impose. Qu’elle se traduise par l’explosion du travail sur les plateformes numériques, le développement des usines intelligentes, des imprimantes 3D ou de l’intelligence artificielle, elle ne relève plus du « management-fiction ». Tandis qu’en Belgique, des robots humanoïdes accueillent et orientent désormais des patients de certains hôpitaux, que plusieurs dizaines de millions de tâcherons œuvrent en ce moment même sur des plateformes mondialisées, le mouvement syndical met à jour son agenda, avec les forces et les moyens dont il dispose.

Qui aurait pu imaginer qu’en Allemagne, Ig Metall négocierait un jour un « code de bonne conduite » assurant des minima salariaux aux travailleurs des plateformes sous-traitantes non seulement dans la métallurgie, mais aussi dans l’édition, la presse ou les services à la personne ? Qu’au Danemark, 3F, la plus grosse organisation affiliée à la confédération Lo, conclurait une convention collective avec Hilfer, plateforme de services de nettoyage ?

Avec un pouvoir de négocier amoindri

Bien sûr, la tâche n’est pas facile. Et le défi d’autant plus difficile à relever qu’il surgit au moment même où les fondements du syndicalisme sont attaqués de toutes parts. Non seulement par l’éclatement des collectifs de travail et, avec lui, celui des statuts, des droits et des modes de régulation sur le marché du travail, mais aussi par sa fonction de représentation des intérêts des salariés. Jamais, depuis cinquante ans au moins, son rôle et sa place dans la société n’ont été contestés comme ils le sont aujourd’hui, jusque par les États qui, aussi bien dans leur discours que dans les réformes qu’ils imposent, multiplient les attaques contre sa capacité à négocier, analyse l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) dans un numéro de ses Chroniques internationales consacré au « renouveau syndical ». Alors que sa légitimité devrait être renforcée pour concevoir des droits collectifs nouveaux susceptibles de prémunir les sociétés contre la concurrence de tous contre tous, le champ d’action du syndicalisme ne cesse d’être entravé.

Avec la digitalisation des entreprises, des thèmes de négociation retrouvent de la vigueur, comme la formation, la santé et la sécurité, le contrôle du temps de travail ou les droits nouveaux à conquérir.

L’avènement de l’économie numérique, et avec lui ses conséquences sur l’organisation sociale, n’est pas un épiphénomène. Il fait système, comme les premières révolutions industrielles qui, elles aussi, avaient été marquées par une « dépossession et parcellisation à l’extrême du travail », rappelle Christophe Degryse, chercheur à l’Institut syndical européen. Les organisations de défense des travailleurs avaient alors su s’y adapter. « Même si l’éclatement et la dissémination de la main-d’œuvre dans le monde entier complexifient fortement la tâche, rien n’est impossible », laisse-t-il entendre. Pour preuve, ces autres initiatives qui, mises bout à bout, témoignent des prémices d’un renouveau syndical.

Les campagnes d’organizing se multiplient

Ainsi, ce réseau syndical transatlantique créé en décembre 2016 rassemblant, d’importantes organisations états-uniennes, autrichiennes, allemandes, danoises et suédoises pour clarifier, défendre et améliorer les conditions d’emploi des crowdworkers à travers le monde. Ou ces droits d’information et de consultation gagnés chez Foodora où a été reconnu, à Vienne, un comité d’entreprise. Et bien sûr aussi ce syndicat Cgt créé en février 2017 par l’union départementale de Gironde avec l’aide des fédérations du Commerce et des Transports, organisant les auto-entrepreneurs de Deliveroo du département. S’ouvrir aux jeunes, aux femmes ou à la main-d’œuvre immigrée qui parvient plus facilement à se faire employer dans la nouvelle économie que dans les entreprises traditionnelles n’est plus, pour le syndicalisme, un supplément d’âme. C’est désormais une réalité qui, petit à petit, s’impose dans les organisations et dans les territoires.

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Ces campagnes d’organizing, autrement dit de syndicalisation, autrefois l’apanage des organisations syndicales nord-américaines, qui se développent ces derniers temps en Italie, en Autriche, en Suède et en Allemagne, ainsi que le révèle l’Ires, en sont une autre illustration. Ou ces nouvelles alliances qui se développent, impensables il y a quelques années seulement : aux États-Unis, en Espagne ou en Italie, le mouvement syndical apprend à lutter pour la défense de l’emploi et des services publics en partenariat avec des collectifs de citoyens. Exemples, rapporte encore l’Ires : la Cgil qui, après quelques réticences, a tissé des liens avec un réseau de rédacteurs précaires, avec la ferme intention d’intégrer au moins une partie de leurs revendications lors de négociations pour une nouvelle convention collective de l’édition. Ou encore les Ccoo et l’Ugt espagnoles qui, après l’avoir beaucoup critiqué, ont rejoint le mouvement des Indignados contre l’austérité et pour plus de démocratie.

À la recherche d’une éthique du numérique

Au mouvement syndical international, un piège était tendu : celui de penser « devoir faire le choix entre la défense des emplois existants et l’organisation des foules de travailleurs précaires », explique Christophe Degryse. Tout laisse à penser désormais que ses organisations s’en sont prémunies. Ce qu’elles construisent pour se développer hors de leurs champs traditionnels d’intervention, elles le développent aussi là où elles sont implantées. Au sein des entreprises et des branches, en effet, militants syndicaux et élus s’activent pour faire face aux changements. Le 18 septembre, à l’initiative de la Ces, une rencontre s’est tenue à Bruxelles, sur le rôle du syndicalisme pour une « digitalisation juste ». Steve Biggs, syndicaliste de Unite, docker basé à Southampton, a témoigné des préoccupations syndicales nouvelles que fait apparaître l’arrivée de jeunes femmes dans les effectifs de terminaux de plus en plus automatisés.

Si le syndicalisme n’en a pas fini avec le numérique, la réciproque est également valable. Avec la digitalisation des entreprises, des thèmes de négociation retrouvent de la vigueur, comme la formation, la santé et la sécurité, le contrôle du temps de travail ou les droits nouveaux à conquérir. Ce même jour, il a été question des marges de manœuvre à reconnaître et à accroître pour permettre aux comités d’entreprise européens de négocier cette fameuse « digitalisation juste ». Et Marc Ambiaux, président du comité d’entreprise européen d’Airbus, en a illustré l’urgence en faisant état de nouveaux terrains imposés, par exemple, par le fantasme patronal de l’avènement d’un salarié « augmenté ». Dans les ateliers de l’entreprise aéronautique sont apparus des lunettes du troisième type et des exosquelettes, appareils motorisés fixés sur un ou plusieurs membres du corps humain, avec comme objectif de lui redonner sa mobilité ou d’en augmenter ses capacités. Santé et conditions de travail, respect de l’intégrité des techniciens et des opérateurs : « Plus que jamais, a assuré le syndicaliste, il nous faut obtenir un cadre éthique au numérique ».

Y aura-t-il des accords d’entreprise ou de branche, demain, sur l’information à donner aux salariés quant aux risques qu’ils encourent en utilisant tel ou tel robot ? L’Institut syndical européen s’intéresse déjà au sujet sans abandonner la réflexion sur ce qui a fait le syndicalisme : la défense de la valeur travail. « Le travail n’est pas qu’une activité permettant de subvenir à ses besoins, peut-on lire dans la Note de perspective de janvier 2017, rédigée par Christophe Degryse. Il est aussi un moyen d’intégration et de reconnaissance sociale. Cette fonction sociale du travail est fondamentale pour le bien-être des individus et la cohésion de la société dans son ensemble. Par ses deux composantes de robotisation et de “crowdworkisation” entraînant une nouvelle forme de taylorisme digital et un éparpillement planétaire du travail-marchandise, la digitalisation de l’économie est susceptible d’éroder cette fonction sociale du travail. » Une bonne chose ? Une mauvaise chose ? Qu’a à en dire le mouvement syndical et, avec lui, les mouvements sociaux ?

Martine Hassoun