Air France : des pilotes créent une section Ugict !

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Photo : Christophe Morin/IP3/Maxppp
Dans le contexte déjà tendu qui préexistait au conflit sur les salaires, des pilotes ont pris acte des conditions économiques et sociales dans lesquelles ils travaillaient et se sont engagés avec la Cgt. Inconcevable ? Le point de vue de Karine Monségu, cosecrétaire générale du syndicat Cgt Air France, membre de la commission exécutive de l’Ugict.

L’engagement à la Cgt de nos collègues pilotes est l’aboutissement d’une construction dans le temps, de relations et d’échanges réguliers avec certains d’entre eux. Il témoigne d’une vision commune du progrès social : le conflit sur les salaires confirme d’ailleurs que de nombreux pilotes sont susceptibles de partager nos positions ou celles des autres salarié(e)s sur les enjeux touchant l’entreprise.

Un premier pas a été franchi avec la présence de pilotes sur la liste Cgt aux élections au conseil d’administration d’avril. Notre liste a recueilli 41 voix chez les pilotes, ce qui peut paraître dérisoire – ils sont environ 3 500 – mais pour nous, cela représente un message fort compte tenu des tensions actuelles à Air France.

Positionnement courageux de certains syndicats catégoriels

Le positionnement courageux de certains syndicats catégoriels, notamment le Snpl, qui ont fait le choix de rester solidaires des autres salariés dans le conflit sur les salaires, témoigne aussi que les pilotes ne se positionnent en rien comme des partenaires de la direction, mais clairement du côté des salariés, en connaissant leur poids dans le rapport de force. C’est la première fois, après vingt ans de militantisme à Air France, que je vois se construire des liens aussi solides au sein d’une intersyndicale, sans distinction de catégories ou de métiers. Salariés au sol, navigants, pilotes : tous considèrent que ce sont eux qui font l’entreprise, en produisent la valeur, et que les richesses produites doivent être partagées de manière plus juste.

Les pilotes se sont montrés actifs et déterminés dans les grèves et n’ont pas cédé aux tentatives de division de la direction, et ces liens de confiance et de solidarité avec les autres salariés ne disparaîtront pas du jour au lendemain.

Exaspération face au management vertical et psychorigide

Les pilotes sympathisant avec notre syndicat ne sont pas tous en mesure de l’afficher : un tel positionnement est très mal considéré par la direction, et la discrimination syndicale – sur les carrières, les salaires – n’épargne pas les militant·es, en particulier celles et ceux de la Cgt. Pour autant, les pilotes, comme les autres salarié·es, expriment leur exaspération face au management vertical et psychorigide qui règne dans le groupe Air France. Eux aussi sont en attente de dialogue et d’écoute de la part de la hiérarchie.

Ils sont également nombreux à déplorer la dégradation des conditions de travail du fait des exigences de compétitivité. Leurs temps de vol ont été augmentés, leurs temps de repos raccourcis… et leurs salaires gelés comme ceux des autres depuis six ans. Leurs rémunérations seraient déjà très élevées ? Pas au regard de leurs qualifications ou de leurs responsabilités, avant, pendant, et après un vol. Nous pensons, comme nombre d’entre eux, qu’aucune catégorie ne peut s’en sortir au détriment d’une autre. Ils savent que leurs conditions de travail sont interdépendantes de celles de leurs collègues navigants ou au sol, et que la sécurité également s’inscrit dans une chaîne de responsabilités impliquant tous les salariés.

Renforcer l’Ugict à Air France

L’Ugict d’Air France s’est affaiblie ces dernières années, en termes d’activité, de représentativité, de moyens : la direction veut liquider les syndicats qui luttent et privilégier les partenaires sociaux tels que la Cfdt et la Cgc. Nous aurons donc besoin de toutes les forces pour défendre nos positions. Les pilotes sont conscient·es de leur place stratégique dans l’entreprise et ont aussi des revendications spécifiques à défendre. Là encore, celles et ceux qui nous ont rejoint ont raison d’estimer que c’est un atout d’échanger au sein d’une organisation interprofessionnelle telle que la Cgt, qui compte des représentant·es dans de nombreuses instances nationales, européennes et internationales où sont prises des décisions déterminantes pour le transport aérien.

La déréglementation, la concurrence débridée entre compagnies, le dumping social, au détriment parfois de la sécurité, la formation et la santé qui se dégradent : sur toutes ces problématiques, nous entretenons déjà des contacts fructueux avec des fédérations de la Cgt (transport maritime, ferroviaire) et au sein des organisations européennes et mondiales des syndicats des transports. Les pilotes rejettent également toute mise en concurrence entre les entités du groupe (Hop, Joon, Transavia) : alors que le trafic aérien devrait doubler en vingt ans, ils estiment que leurs carrières et salaires doivent être unifiés pour une meilleure gestion des effectifs et l’ouverture de nouvelles lignes. Pour aucune catégorie, la dérégulation ne doit se traduire par un nivellement par le bas.

Propos recueillis par Valérie Géraud